Ah, génial, il en a fait un bouquin ! A l’origine de ce livre « Poor, White and Pissed » (Un guide de la planète White Trash pour les bobos urbains de gauche), il y a un long article génialissime de Joe Bageant, publié sur sur Alternet, en 2005, et que je me suis toujours promis de traduire le jour où j’aurais le temps.

Merci à Danièle Bleitrach pour cette traduction… maintenant il faut qu’on bombarde les éditeurs pour qu’ils traduisent le livre. Pour une vision de la réalité américaine profonde, loin des paillettes télévisuelles et des phantasmes, lisez les articles de Joe Bageant sur son site. On vous certifie que c’est criant de vérité. Son dernier livre « Deer Hunting with Jesus » m’a fait pleurer tellement j’y ai retrouvé ma famille de péquenauds blancs du Minnessota. (Tim)

Tempêtes de merde médiatiques et réalité de l’Amérique profonde Par Joe Bageant

[socio13 – 31/08/2008]

Note de Danièle Bleitrach : Je vais vous dire ce Joe là, je ne le connais pas, mais dans une des nombreuses vies que je n’ai pas eu j’aurais pu l’aimer… Dans un tout autre genre il est comme Chomsky en le lisant vous commencez à croire qu’il y a des gens aux Etats-Unis qui valent le coup…

Joe bageant est né en 1946 à Winchester en Virginie. Vétéran du Vietnam et du mouvement hippie, il a débuté sa carrière de journaliste en chroniquant la contre-culture des années 70. Ses essais politiques publiés sur l’internet anglophone lui ont conquis un vaste public • merci à son traducteur… Je vais faire une petite note en fin qui vous permettra de retrouver le blog où ils sévissent Joe Bageant et son traducteur. (DB)
Il semble ne pas y avoir de fin à la médiocrité médiatique que nous devons supporter dans ce pays. En ce moment nous avons la tempête de merde Obama-Armes-Dieu-Amertume, avec la merde qui se déverse des mêmes dalots médiatiques (les dalots sont les conduits d’évacuation des eaux usées sur les flancs des navires) que d’habitude : le New York Times, le Los Angeles Times, le Washington Post, CNN, l’Associated Press, Fox News, Reuters, Politico, le Lou Dobbs Show, Hardball, Olbermann’s Countdown, l’Atlantic, le DailyKos, TalkingPointsMemo (1).

Et tout cela parce qu’Obama(2) a mentionné quelque chose que l’on sait depuis une paire de décennies maintenant : que le gouvernement baise les villes au cœur de ce pays et les petits gars américains qui les habitent.

Pour citer Obama :

“Vous allez dans ces petites villes de Pennsylvanie et, comme dans beaucoup d’autres petites villes du Midwest, les emplois sont partis depuis vingt-cinq ans maintenant et rien ne les a remplacés. Et elles ont sombré sous l’administration Clinton, et sous l’administration Bush, et chaque administration successive a dit que ces communautés allaient se régénérer d’une façon ou d’une autre et ce n’est pas arrivé.”

Alors, bon Dieu, qu’y a-t-il d’autre de nouveau ?

Ensuite Obama ajouté :

“Et il n’est pas surprenant alors qu’ils deviennent amers, qu’ils s’accrochent aux armes ou à la religion ou à un sentiment anti-commerce comme moyen d’expliquer leurs frustrations.”

Bien que ce ne soit pas précisément correct, c’est une généralisation assez bonne pour une audience américaine qui n’écoute pas vraiment de toute façon. Les remarques d’Obama n’étaient pas le moins du monde sujettes à controverse et elles étaient tout simplement inintéressantes en terme de contenu. Certainement pas dignes de passer aux informations.

Pourtant, il n’avait pas plutôt fermé la bouche que cet enfer fabriqué par les médias s’est déchaîné. Oh mon Dieu !, ont-ils crié. Ce type a le fieffé culot de suggérer qu’il pourrait y avoir quelque amertume par ici, au royaume blanc comme lys de Grant Wood (3), des granges salle-des-fêtes et des soupers d’églises méthodistes ! Ici même à River City ! …où la combinaison de rhétorique religieuse et d’enthousiasme de chambre de commerce ont réussi à bannir ce mot du discours public. Même le mentionner peut être explosif, simplement parce qu’il y en a tant accumulée dans les travailleurs, dans la boite cadenassée de déni qui accompagne l’état de citoyen d’une culture en cours d’effondrement.

Dit plus simplement, les blogueurs-journalistes intéressés et la machine médiatique de Hillary Clinton ont réussi à frapper Obama dans les couilles par derrière.
Avec les attaques sur l’amertume est venu le truc des armes et de Dieu. Et bien, nous, les ploucs des états rouges(4), par ici dans le monde laborieux, nous possédons beaucoup d’armes, bien que très peu d’entre nous s’y accrochent dans le sens désespéré que le discours impliquait. Quant à ce qu’Obama décrivait comme notre accrochage à la religion, nous ne nous y accrochons pas tant qu’elle s’accroche à nous — comme un vestige de notre héritage. Ce n’est ni une bonne ni une mauvaise chose en soi, mais elle est sacrément utile aux politiciens de malheur et aux scénaristes de séries criminelles télévisées. Bon Dieu, même moi j’ai gagné quelques ronds en écrivant sur le plus mauvais côté dans mon livre Chasser le cerf avec Jésus(5).
Pour moi, écouter des politiciens parler, puis écouter les médias parler des paroles des politiciens, c’est aussi bon que d’échanger de la salive avec une victime de gingivite. Je n’aime ni ne fait confiance ni n’écoute beaucoup Hillary, McCain(6) ou Obama. Et je ne voterais pour aucun des trois même s’ils frappaient à ma porte en apportant un seau de côtes de porc fumées et une bouteille de Jack Daniels.

Cependant, après avoir entendu le discours sur les races d’Obama à Philadelphie, en mars, je peux comprendre un peu mieux le culte d’Obama. Bien que son discours ait été rempli de clichés nationaux et de rhétorique creuse planante, d’une certaine façon c’était quand même un sacrément bon discours, et pertinent à mon avis. Peut-être que je l’ai aimé parce que, comme la victime de la pauvreté qu’il a mise en avant à la façon typique des sauteries d’apitoiement démocrates, moi aussi j’ai grandi en mangeant des sandwiches à la moutarde et aux cornichons (ou, quand ces condiments manquaient, juste du sucre sur du pain blanc). J’ai adoré le discours. Mais je ne bois toujours pas le Kool-Aid(7).

En tout cas, Obama a prouvé que l’on ne peut même pas utiliser l’inoffensif mot amertume en conjonction avec le mensonge national de la culture américaine blanche. Dans le lexique officiellement approuvé des médias, les Noirs peuvent être en colère, désillusionnés et même assez amers pour brûler Watts(8). Mais la race blanche, étant bénie par un dieu chrétien et la divine providence, ne nourrit jamais d’amertume dans son cœur. La raison pour laquelle le mot amertume a causé une telle horreur est que ce qui se passe vraiment là-bas est l’éclosion d’une animosité de classe. Et aucun candidat ou média pontifiant à distance n’ose y toucher parce qu’ils sont dans la classe qui bénéficie de notre société de classe.

Je viens de Winchester en Virginie, tout à fait le genre d’endroit et de gens dont parlait Obama quand les tomates pourries ont commencé à pleuvoir. Alors permettez-moi de dire ceci : nous, les membres blancs de la classe suante, avons travaillé avec les travailleurs immigrés, légaux et illégaux, pendant des décennies et nous ne les avons pas tués avec nos armes personnelles dans une crise d’antipathie, autant que je sache. La raison, pour autant que je puisse dire, est que nous n’en avons joyeusement rien à foutre d’une façon ou d’une autre parce que la plupart d’entre nous n’ont pas assez d’intérêt ou de connaissance pour fermenter sur le sujet. Ni le temps. Quand on fermente sur quelque chose, c’est pour faire les paiements de la voiture et essayer de ne pas manquer à nos emprunts hypothécaires. Travailler dans deux et parfois trois boulots par foyer ne laisse pas beaucoup de temps pour développer des opinions politiques, encore moins des opinions informées. Je serais prêt à parier qu’il n’y a pas une personne de la classe laborieuse à quatre pâtés de maison à la ronde qui a même entendu parlé de ce fracas fabriqué par les médias autour d’Obama. Hier, Smokey, le gars de l’entretien d’immeuble de la porte à côté, m’a aidé à traîner une machine à laver morte jusqu’à la décharge municipale. Je lui ai demandé ce qu’il pensait du truc sur Obama.

Hein ?, a-t-il dit.

Il a parlé pour des millions.

Personne que je connaisse par ici ne hait les Nègres, n’accuse les Mexicains ou n’est disposé à utiliser son arme à feu personnelle contre n’importe lequel de ces gens, à moins qu’ils en trouvent un rendu fou par le crack(9) et passant par la fenêtre de la chambre à deux heures du matin, auquel cas il y aura un grand boum et le malfrat ressemblera à une pizza étalée au mur. Autrement, nous nous trouvons face au système incompréhensible qui nous baise obscurément. Et en cela il y a une amertume certaine.

Allons au nœud de la chose ici : Obama, Hillary et McCain pètent dans la soie en jouant leur rôle dans le faux drame de notre État théâtral appelé les élections présidentielles, tandis que les experts suffisants approuvés par les médias ironisent depuis les bords du cadre de la scène politique, chacun espérant attirer assez l’attention pour avoir sa propre avant-scène dans cette cathédrale nationale de la conscience américaine — la télévision.

Avant peu cet incident à faire trembler la terre sera noyé dans le bruit croissant de l’année électorale. Ensuite, même l’effervescence des élections sera balayée quand Oprah Winfrey(10), dans l’un de ses spectacles de largesse télévisée toujours plus grandioses, donnera la ville de Detroit à l’auteur en classe de sixième de la rédaction la plus déchirante sur la pauvreté noire.

Novembre est encore dans sept mois. Aucune personne normale ne peut supporter sept mois de plus de tout cela, encore moins s’en délecter. Mais nous nous y vautrerons pour la même raison qu’un porc passe la plus grande partie de sa vie dans la merde jusqu’aux genoux. Il n’a pas le choix, il a plein de compagnie, et il ne connaît aucune autre façon de vivre.

Un de ces jours, quand il s’agit de choses comme la non-controverse tonitruante sur les remarques d’Obama, la blogosphère et les médias pourraient commencer à poser les bonnes sortes de question. De la sorte que Smokey m’a posée après que je lui ai expliqué la controverse sur Obama :

Qui en a quelque chose à foutre ? •

Traduit et reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur. Les notes en marge sont du traducteur.

1. Soit, dans le désordre, trois des plus importants journaux américains, deux chaînes de télévision d’information, deux agences de presse, trois émissions de télévision à forte audience, un magazine et divers sites consacrés à la politique américaine.

2. Barack Hussein Obama junior est un jeune et populaire sénateur démocrate et le principal concurrent de Hillary Clinton pour l’investiture de leur parti aux présidentielles de 2008.

3. Grant DeVolson Wood fut un peintre américain de la première moitié du XXe siècle, connu pour ses tableaux de l’Amérique rurale.

4. Les états rouges sont les états votant majoritairement pour le Parti Républicain, les états bleus sont les états votant majoritairement pour le Parti Démocrate.

5. Deer Hunting with Jesus — Dispatches from America’s Class War, paru en 2007.

6. John Sidney McCain III est le candidat du Parti Républicain.

7. Le Kool-Aid est une boisson synthétique (populairement utilisée comme teinture textile et capillaire). Dans les années 1960-70, l’expression drinking the Kool-Aid signifiait adopter les pratiques de consommation du LSD. Aujourd’hui, cette expression s’entend dans le sens d’embrasser aveuglément une cause.

8. Watts est un quartier noir de Los Angeles célèbre pour ses six jours d’émeute en 1965.

9. Le crack est un dérivé de la cocaïne particulièrement ravageur.

10. Oprah Winfrey est l’animatrice de l’émission de télévision éponyme, une personnalité influente des médias et la première milliardaire afro-américaine.

Si vous maîtrisez l’anglais américain…
Visitez le site de Joe Bageant.

Lisez le livre de Joe Bageant : Deer Hunting with Jesus — Dispatches from America’s Class War.
Les essais de Joe Bageant sont joliment mis au format PDF par le site Coldtype.

Le site Dissident Voice publie quotidiennement des textes politiques américains.

Si vous êtes prêt à changer d’opinion sur les Américains…
Lisez les traductions du courrier des lecteurs de Joe Bageant.