[Le Point 20/06/2008]
Le téléchargement illégal ? Plus miné, tu meurs ! Avisée de l’échec de son prédécesseur, Christine Albanel, la ministre de la Culture, s’est attachée, depuis son arrivée rue de Valois, à résoudre trois difficultés majeures qui rendent la loi actuelle (3 ans de prison et 300.000 euros d’amende) inapplicable et inefficace : des professionnels du cinéma et de la musique divisés, des parlementaires peu enclins à sanctionner la jeunesse (surtout quand il s’agit de leurs enfants ou petits-enfants…) et des internautes élevés dans la culture de la gratuité du Web qui n’acceptent aucune part de responsabilité dans la dégringolade de l’industrie du disque.

Quand Nicolas Sarkozy décide de faire du combat pour le droit d’auteur l’une de ses priorités, Christine Albanel sait qu’il s’agira d’une course de longue haleine. Il lui faut se réserver quelques cartouches. D’où l’idée de confier à une personnalité en vue le soin d’assembler les pièces du premier étage de sa réforme : réconcilier l’aristocratie du 7e art avec les vieux ados tapageurs du monde du disque. Les premiers, moins touchés encore par le piratage, sont très opposés aux positions des « musicos » comme Pascal Nègre, qui veut installer des radars sur le Net pour mettre des amendes aux internautes fautifs.

Olivennes, l’ancien trotskyste à la manoeuvre : Le profil du conciliateur est déterminé en petit comité autour d’Albanel : l’oiseau rare devra être rompu aux manoeuvres et suffisamment célèbre pour cristalliser sur sa personne les premiers tirs de barrage. Pendant ce temps, la ministre sera épargnée… « Seul un ancien trotskyste était capable de cette gageure », confie son entourage. Le nom de Denis Olivennes fait très vite l’unanimité. À l’époque pdg de la Fnac, auteur d’un livre intitulé La Gratuité c’est le vol , très estimé des milieux culturels, Olivennes, énarque et normalien, est un touche-à-tout, issu de la gauche, qui connaît le monde entier et qui, surtout, est prêt à composer avec un président de droite… Albanel-Olivennes, drôle d’attelage ! Plus dissemblables, tu meurs ! « L’ancien trotsko » à la chemise toujours largement ouverte, pratiquant encore régulièrement la boxe, et la « catho » bien à droite et bien comme il faut… Mais Albanel agite une carte : elle fait rapidement comprendre à Olivennes qu’elle le laissera largement communiquer et ne cherchera pas à tirer la couverture médiatique à elle. Olivennes fonce ! Enfin, à sa manière. Il s’entoure de spécialistes, auditionne, rappelle, convainc.

Albanel cajole Vivendi et Orange : Tous deux se répartissent les rôles et croisent leurs carnets d’adresses. Le charme bourgeois de la ministre opère auprès des patrons de Vivendi (Jean-Bernard Lévy) et Orange (Didier Lombard), deux fournisseurs d’accès par nature hostiles à la loi Droit d’auteur qu’elle cajole… Pendant ce temps, Olivennes provoque l’union sacrée de la musique et du cinéma en agitant le spectre d’une faillite générale des industries culturelles. En jouant sur la corde catastrophiste, en segmentant les discussions, en jouant de tous ses réseaux, en manipulant les uns et les autres, Olivennes parvient à mettre d’accord le très protestant Nicolas Seydoux (patron de Pathé) et le vibrionnant Pascal Nègre (Universal Music). Albanel admire l’artiste… Mais il reste un os : faire sortir de sa tanière Xavier Niel, le patron de Free, le plus libertaire de tous les FAI ! C’est Olivennes qui s’en charge. Il parvient à le convaincre de participer à un dîner rue de Valois (au ministère de la Culture), avec Albanel, alors qu’il ne sort jamais… Joie des agapes ministérielles, Niel glisse à son tour vers le compromis.

Les chaînes privées font blocus : Petit à petit, Olivennes parvient à rédiger un texte que tous devront signer. Mais l’astuce du patron de la Fnac consiste à négocier ce projet d’accord sans jamais laisser une copie du texte à ses interlocuteurs. À chaque fois, il reprend le texte et le range dans son cartable. Le mois de novembre file à toute allure ; les accords de principe de tous les syndicats du cinéma, de la musique et de la télévision tombent les uns après les autres. La signature des accords entre les 45 organisations est prévue à l’Élysée en grande pompe le 23 novembre. Le 20 novembre au soir, le cabinet d’Albanel reçoit un coup de fil d’un haut responsable d’une chaîne privée qui veut l’inviter à dîner pour évoquer des « choses ennuyeuses ». Le haut fonctionnaire a rendez-vous dans un restaurant discret du 20e arrondissement. Le messager annonce de mauvaises nouvelles. Denis Olivennes n’a pas suffisamment traité les grandes chaînes privées. Elles lui en veulent. Bertrand Méheut, le patron de Canal+, se souvient du passage d’Olivennes, avant lui, à Canal+, et n’accorde guère d’estime à ce manager qu’il accable en privé pour sa piteuse gestion… Bref, les chaînes privées refusent de signer le texte si le projet d’accord n’est pas modifié avant la réunion du lendemain, qui doit rassembler tous les futurs signataires. Panique à bord, rue de Valois !

La carotte publicitaire qui fait marcher TF1 : Alertée en fin de soirée, Albanel s’inquiète. Il n’y a plus moyen de se protéger ; elle doit retrousser ses manches. Elle décide alors de négocier directement au téléphone avec Bertrand Méheut (patron de Canal+), Nonce Paolini (patron de TF1) et Nicolas de Tavernost (patron de M6). Bertrand Méheut apprécie la ministre et veut bien oublier Olivennes. Entre ces deux grands timides, le courant passe suffisamment pour que Méheut se laisse convaincre. Il signera. Le Corse Nonce Paolini est plus difficile à persuader. Albanel réussit à lui faire comprendre que les enjeux majeurs pour TF1 ne sont pas là mais à venir… Une manière de lui laisser entendre que, le moment venu, quand il s’agira de déverrouiller la pub, elle saura se souvenir de son soutien. Quant à Nicolas de Tavernost, il reste égal à lui-même : après une diatribe ininterrompue de 20 minutes sur les fonctionnaires et le carcan législatif et règlementaire qui étouffe la France – refrain connu -, l’aristrocrate de M6 rend les armes face aux assauts de charme déployés par Albanel. L’essentiel était de ne pas interrompre son édito sur « la France, risée de l’Europe ».

Pascal Nègre, agent d’ambiance : L’alerte a été chaude. Le lendemain, Albanel délègue son directeur de cabinet adjoint, qui copréside avec Olivennes la réunion de tous les futurs signataires. Ambiance de plomb rue de Valois ! Les télés et les fournisseurs d’accès à Internet se toisent avec méfiance. La musique et le cinéma sont tétanisés. Seul Pascal Nègre arrive encore à plaisanter mais l’angoisse est palpable. Olivennes et le représentant d’Albanel ne lâchent rien. Au final, toutes les réticences finissent par tomber. Le soulagement se lit sur tous les visages. Le plus gros est fait. Pour éviter les fuites, comme à son habitude, Olivennes reprend lui-même le texte des accords qui avait été remis aux participants en début de réunion. Pas question de laisser traîner ce qui ferait les choux gras des Echos , surtout si le document devait être malencontreusement tronqué… Deux jours plus tard, les 46 signataires de la musique, du cinéma, de la télévision et les fournisseurs d’accès à Internet se retrouvent à l’Élysée autour du président Sarkozy pour l’officialisation du consensus arraché. En toute hâte, des artistes ont été invités par le ministère de la Culture. Dont une certaine Carla Bruni…

Sarkozy ou le petit cadeau fiscal : Sarkozy arrive tendu. Des ennuis à la SNCF sur les régimes spéciaux… Les trains ne roulent plus. Sarkozy se lance dans une tirade qui n’a rien à voir avec la choucroute : il appelle à la reprise du travail ! Les artistes invités regardent leurs chaussures et se demandent ce qu’ils font là. Puis, le Président se met à lire le discours sur le téléchargement illégal que lui a rédigé son conseiller Éric Garandeau. Il prend gentiment à partie Olivennes – qui pour une fois a mis une cravate – sur son parcours politique. Il se détend, plaisante, lance quelques formules. Garandeau, un chaud partisan du dispositif et du secteur culturel, a même ajouté l’annonce de mesures fiscales d’aide au cinéma et à la musique. Les conseillers d’Albanel jubilent. Ceux de Bercy et de Matignon font une tête de six pieds de long… À la fin de son discours, Sarkozy ajoute qu’il était très content d’être là et qu’il faudrait se revoir plus souvent. Tous les professionnels de la musique, du cinéma et des télévisions sont là et se pressent pour le féliciter. Albanel est également très entourée. Elle serre des mains, embrasse, complimente, pendant que le Président fait de même. Au bout d’une demi-heure, poussés par la pression des participants qui les entourent, ils se heurtent dos à dos. Grand sourire du Président qui a tout de même remarqué, du coin de l’oeil, la présence dans la salle des fêtes de Carla Bruni…

Bercy balance dans le dos d’Albanel : Albanel est encore loin du compte. Elle n’ignore pas que le texte de loi qui doit suivre ces accords est semé d’embûches juridiques. Le dispositif de la loi antérieure, dite DADVSI, est mort-né. Il faut trouver autre chose : la prison, c’est hors de question. Les amendes ? Exclues également. Avec le conseiller juridique d’Albanel, Olivier Henrard et des petites mains du Conseil d’État, Olivennes finit par trouver un système dans lequel les internautes recevraient des messages d’avertissement, puis une lettre recommandée, puis, si les téléchargements perdurent, une mesure de suspension d’abonnement. La mise en route du projet de loi prendra six mois. Olivier Henrard est à la manoeuvre et prend le relais d’Olivennes. Ancien maître des requêtes du Conseil d’État, aussi brillant que modeste, Olivier Henrard est un perfectionniste qui ne supporte pas le travail mal fait et qui mettra un soin tout particulier à avoir le texte le plus incontestable possible. En réunion interministérielle, le cabinet d’Albanel sera en butte à l’opposition de la Chancellerie, toujours réticente à faire évoluer la législation, et à celle plus sournoise de Bercy, qui va multiplier les fuites et les alimentations des sites Internet violemment opposés à la lutte contre le téléchargement illégal. Bonjour la solidarité !

Dati et Albanel accordent leurs violons : Un discret mais efficace coup de téléphone d’Albanel à Rachida Dati permettra de lever bien des ambiguïtés et la Chancellerie devient brutalement l’alliée du projet. Albanel et Christine Lagarde, la ministre de l’Économie, sont plutôt proches. Mais malgré la bonne volonté de Lagarde, Bercy continue de fuir. Il faudra une intervention très ferme de Serge Lasvignes, secrétaire général du gouvernement, pour faire cesser le lancer de peaux de banane… Les réunions se multiplient et, pendant ce temps, Albanel demande à son cabinet de réunir le plus souvent possible les principaux acteurs de l’accord afin de déterminer une stratégie de communication. Nicolas Seydoux, Pascal Rogard, Pascal Nègre et Denis Olivennes ouvrent leurs carnets d’adresses et entament un siège des parlementaires. Albanel, de son côté, cultive Jean-François Copé, le président du groupe UMP, et le très actif député Frédéric Lefebvre, dont le club parlementaire est un élément clef dans la perspective du débat parlementaire.

La dernière manche au Parlement : C’est la dernière manche qui se jouera à l’automne. Mais bien des questions restent en suspens. Techniquement, la suspension de l’abonnement sera-t-elle faisable ? Qui paiera ? Comment concrètement éviter la double peine ? Et l’Europe, plutôt acquise aux télécoms, ne fera-t-elle pas sauter le dispositif français ? Albanel n’a pas encore crié victoire. Elle a bien manoeuvré les industries. Elle s’est mise les parlementaires de son camp dans la poche. Mais les internautes continuent à crier « Liberté, liberté »… Un malentendu irréparable.

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