[ContreInfo – 09/05/2008]

Il est impossible de comprendre les actions de l’administration américaine si l’on ne garde pas en tête sa volonté d’en découdre avec l’Iran, qui occupe dans la vision néoconservatrice la place de l’ennemi principal, de la clé de voute dont la suppression dégagerait d’un coup l’horizon.

Quel que soit l’avis que l’on puisse avoir sur la stratégie de l’opposition libanaise et le blocage persistant depuis 2006 de tout processus institutionnel, les derniers évènements de Beyrouth conduisent inévitablement à s’interroger sur les causes de cette nouvelle flambée de violences.

La décision soudaine prise par le gouvernement de déclarer hors la loi le réseau de communication de la résistance chiite, de limoger le directeur de la sécurité de l’aéroport et de contester la présence de quelques caméras vidéos sur le pourtour de l’aéroport de Beyrouth ne pouvaient être ressenties que comme des provocations par le Hezbollah et ses alliés, le mouvement Amal et les partisans du général Aoun.

Le réseau téléphonique du Hezbollah, partie intégrante de la chaine de commandement de la branche armée de la milice chiite, lui permet de garantir la confidentialité de ses communications – en temps de guerre comme en temps de paix – au grand dam, on s’en doute, des services israéliens et américains qui rêvent de casser ce mouvement de résistance qui persiste à s’opposer à leur vision d’un Grand Moyen Orient réduit à un ensemble d’états-clients dociles ne songeant pas à remettre en cause la suprématie et les intérêts de Washington et de son allié indéfectible dans la région.

Vouloir s’en prendre à ce dispositif stratégique pour l’organisation chiite ne pouvait que provoquer sa réaction et conduire aux affrontements auxquels nous assistons depuis trois jours.

Le Hezbollah, qui a prouvé sa valeur militaire en infligeant en 2006 à l’offensive israélienne une défaite aussi inattendue qu’humiliante, a comme on pouvait s’y attendre bousculé les milices organisées par les clans Hariri et Joumblat à coup de subsides américains et saoudiens. L’armée libanaise n’ayant pour sa part d’autre choix que de conserver une attitude de neutralité qui est le gage de sa survie.

Ce résultat prévisible amène à s’interroger sur les motifs de la décision des dirigeants de l’alliance du 14 mars. En faisant monter les enchères, ils ne pouvaient ignorer que la réaction du Hezbollah serait virulente et l’issue de la confrontation peu favorable à leur camp. Il est donc légitime de poser la question de l’origine de cette initiative.

Depuis les évènements qui ont conduit à l’assaut au printemps dernier contre le Fatah Al Islam , nous savons que les mêmes réseaux et les mêmes acteurs dont Elliot Abrams , qui furent impliqués dans les années Reagan dans le complot de la « contra », ont repris du service et sont à nouveau à la manoeuvre au Liban [1] pour tentent de briser les reins du mouvement chiite avec la complicité de cercles saoudiens et du Prince Bandar Ben Sultan.

Le « Welch Club », décrit par Franklin Lamb [2], qui rassemblait le clan Hariri et les financiers saoudiens sous l’égide des exécuteurs des basses oeuvres de Washington, avait alors imaginé de recruter des jihadistes sunnites de la mouvance Al Qaida pour en faire les troupes de choc d’une entreprise de destabilisation du Hezbollah, considéré comme la filiale d’un « Arc Chiite » au service de Téhéran.

Les soldats perdus du Fatah Al Islam, qui ont échappé au contrôle des instigateurs de cette manipulation, ont connu le destin que l’on sait. Mais cela n’a sans doute pas découragé les vélléités américaines.

Le précédent récent de l’offensive contre les forces nationalistes de Moqtada Sadr à Bassorah présente une grande similitude avec les évènements du Liban.

Là aussi un pouvoir faible, soutenu à bout de bras par les USA, a pris la décision de s’en prendre à une redoutable milice nationaliste sans avoir véritablement les moyens militaires de prévaloir.

Là aussi les observateurs se sont interrogés sur la logique qui pouvait sous-tendre ce mouvement pour le moins inattendu et hasardeux du gouvernement Maliki, sans y trouver de raisons bien solides.

Mais comme au Liban, l’assaut frontal délibéré contre un mouvement d’opposition qui à priori ne cherchait pas l’affrontement direct, a entraîné une aggravation de la situation. Aujourd’hui, ce sont les deux millions d’habitants du quartier chiite de Sadr City qui se trouvent pris au piège au coeur de combats qui se poursuivent.

Similitude ne signifie pas identité. De plus, à Beyrouth comme à Baghdad ce sont peut-être tout simplement l’excès de confiance en soi – parapluie US aidant – qui sont à l’origine de ces décisions malheureuses de pouvoirs affaiblis.

Mais le précédent de l’offensive avortée anti-Hamas manigancée à Washington avec la complicité d’une partie des services de sécurité du Fatah emmenée par Mohammed Dahlan [3], autorise à ne pas écarter d’un revers de main l’hypothèse d’une nouvelle opération concertée de grande ampleur concoctée par le clan néo-conservateur.

Resterait dans ce cas à tenter d’en comprendre la signification. S’agit-il d’une dernière tentative – aussi malhabile que les précédentes – pour parvenir à leur fins en mettant en oeuvre avec obstination leurs méthodes habituelles ?

Ou faut-il considérer que cette nouvelle surenchère consistant à jetter de l’huile sur les feux qui couvent d’un bout à l’autre du Moyen Orient fait partie d’un plan cette fois-ci plus vaste, aux objectifs plus ambitieux ?

Il est impossible de comprendre les actions de l’administration américaine si l’on ne garde pas en tête sa volonté d’en découdre avec l’Iran, qui occupe dans la vision néoconservatrice la place de l’ennemi principal, de la clé de voute dont la suppression dégagerait d’un coup l’horizon [4].

Notons au passage qu’il s’agit évidemment d’une nouvelle manifestation des illusions et de la fantasmagorie néoconservatrices. Admettons un instant que soit résolue la « question iranienne », tout aussitôt la « question pakistanaise » – d’une toute autre ampleur – viendrait occuper le devant de la scène. C’est là la malédiction – la folie profonde – des politiques de conquête et de domination. Il y a toujours un dernier ennemi à abattre au delà de l’horizon.

Jusqu’à présent, toutes les tentatives des néo-conservateurs pour entraîner le Pentagone dans une nouvelle guerre dont il mesure en spécialiste averti les risques considérables ont échoué. Mais on ne peut dénier au clan des faucons de Washington une qualité : la ténacité.

Il ne faut donc sans doute pas écarter l’hypothèse qu’il s’agisse peut être là de leur dernière offensive visant à provoquer une escalade qui pourrait conduire au déclenchement de la guerre ouverte qu’ils souhaitent ardemment.

Les dernières informations en provenance de Washington [5] nous indiquent que l’aile dure aurait fini par convaincre l’état major d’effectuer une « frappe limitée » visant les Gardiens de la Révolution. Si cette information se confirme, il s’agirait là d’un marché de dupe. Les militaires estimant que les représailles pourraient rester limitées, tandis que les néo-conservateurs les souhaitent de toute évidence massives afin de déclencher le conflit qui est leur but ultime et qui espèrent-ils les mettrait en situation d’emporter la présidentielle.

Car les Républicains ont tout à gagner à une montée aux extrêmes d’apparence fortuite qui les placerait en situation de recours naturel pour une patrie à nouveau en danger, rassemblée derrière le drapeau et l’armée.


[1] Seymour Hersh : Changement de direction

[2] Franklin Lamb : les dessous de la crise libanaise

[3] Vanity Fair révèle le complot américain qui visait à déclencher une guerre civile en Palestine (VO)

[4] The Telegraph : Mr Bolton said that striking Iran would represent a major step towards victory in Iraq.

[5] USA : le Conseil National de Sécurité aurait donné son accord pour une frappe contre l’Iran