[L’Express 21 mars 2008]

A l’instar des Big Brother Awards remis ce vendredi soir, des initiatives privées voient le jour pour contrer la surveillance technologique. Des plus comiques aux plus musclées. 

Dans un café du XIe arrondissement de Paris, les représentants d’une espèce menacée tiennent conseil. « Va-t-on attendre une catastrophe pour réagir », lance une étudiante, piercing et cheveux courts. Depuis septembre, des opposants à l’invasion de nouvelles technologies se réunissent régulièrement pour des soirées-débat. Exemple des résistances que suscite la surveillance technologique. Pas un mouvement uni, plutôt une nébuleuse de collectifs proches des milieux écologistes, libertaires. Leur objectif? Alerter l’opinion. Leur méthode? Faire du bruit.

Les Césars du monde sécuritaire

Et quoi de mieux pour cela qu’une petite fiesta: la 8e Orwell Party, qui couronne « les honorables promoteurs de la société de surveillance » est organisée ce vendredi par les Big Brother Awards France, une émanation de l’ONG anglaise Privacy International. Le jury se compose de magistrats, de sociologues ou de journalistes qui ont épluché avec soin le dossier des nominés, catégorie élus locaux, entreprises, localités ou « Ensemble de son œuvre » (voir la liste des nominés). Pour garder le moral, un prix Voltaire doit aussi être décerné. Verdict ce soir à 20h30 en direct sur le Net.

Les artistes s’en mêlent

Eux aussi contre-attaquent, avec humour. Lors du gala autrichien des Big Brother Awards, Monochrom, un collectif d’hacktivistes viennois, a mis en scène les dérives de Facebook et des réseaux sociaux dans une comédie musicale MyFaceSpace.

A Paris, lors d’un colloque Internet mon amour à Beaubourg en février, la « net-artiste » Albertine Meunier exposait son My Google Search History un inventaire de ses recherche Google depuis 2006. L’occasion de montrer que « Personne ne vous connaît aussi finement que ça, pas même la personne qui partage votre vie ».

Les artistes belges Michel Cleempoel et Nicolas Malevé travaillent de leur côté à un jeu en ligne – Yoogle! – dont le but est d’analyser « les mécanismes économiques à l’œuvre derrière les interfaces riantes du Web 2.0. »  Sur Yoogle! le joueur pourra endosser tour à tour le rôle du visiteur, de l’administrateur qui collecte les traces ou du client qui achète les profils.

Casseurs de machines

Pour se faire entendre, d’autres n’hésitent pas à franchir les barrières de la légalité. En novembre dernier, un mystérieux Collectif de faucheurs Monéo revendique la dégradation de bornes de paiement électronique à la fac de Tours. Leur porte-parole, qui souhaite garder l’anonymat, voit dans cette technologie une porte ouverte au flicage des achats. Pour eux, l’action fondatrice remonte au 17 novembre 2005. Ce jour-là, ce sont les bornes biométriques du lycée de Gif-sur-Yvette (Essonne) qui volent en éclat, détruites à coups de marteau. Lors d’un procès médiatisé, les trois doctorants mis en cause dénoncent un dispositif de contrôle d’accès – la reconnaissance du contour de la main – qui ouvre la voie à une surveillance permanente et « transforme le corps en code-barres ».

Camouflage de caméras

Marie-Claude, la quarantaine, a soutenu les accusés à l’audience. Cette ingénieur ergonome milite contre l’essor de la vidéosurveillance au sein du collectif Souriez vous êtes filmés, avec qui elle entreprend, par exemple, des camouflages de caméras. Elle en est sûre : « Bientôt, ce sera pire que la Russie. Il va falloir sortir avec un masque ou des vêtements à rayures pour ne pas se faire repérer« . Aujourd’hui, Marie-Claude se dit prête à aller jusqu’au bout. A faire de la prison s’il le faut.

Invasion de la Cnil

Le 15 décembre, son collectif se heurte aux forces de l’ordre en prenant d’assaut les locaux de la Cnil (Commission nationale de l’informatique et des libertés), avec les groupes Halte aux puces, George Orwell, Oblomoff, Pièces et main d’œuvre. Ensemble, ils proclament la dissolution d’un « simulacre de contrepoids indépendant (…) qui, depuis sa création en 1978, n’a cessé de faciliter et de légitimer l’exploitation numérique de nos vies ». Réponse du président de la Cnil, Alex Türk : « Oui, nos vies privées sont menacées. Oui, la Cnil manque de moyens. Mais ce ne sont pas ces groupes radicaux qui feront évoluer la législation. » Ces groupes, eux, aimeraient juste susciter le débat.

http://www.lexpress.fr/info/quotidien/actu.asp?id=468685