[Blog Changement de société – 18/03/2008]

Divina Frau-Meigs [*] Le journalisme aux Etats-Unis, une profession sous influence

1- L’examen des sources d’information auxquelles recourent les journalistes dans l’exercice de leur profession est révélateur de la tension dans laquelle ils se trouvent entre sphère politique et sphère marchande. Plus des deux tiers de leurs sources proviennent de milieux officiels, alors que l’utilisation d’experts et de témoins, si nécessaire à la contre-vérification des données, constitue un petit tiers du travail d’enquête. Par rapport aux sources officielles traditionnelles (que sont la Maison-Blanche, le Pentagone et le Congrès), trois nouvelles sources, de type semi-officielles se sont imposées au cours des dernières décennies : les groupes de pression, les relations publiques et les comités d’experts. Ils ont pour caractéristique commune de partager certaines pratiques et procédures propres au journalisme, sans pour autant appartenir à la profession. Ils jouent sur ces frontières adjacentes et poreuses pour opérer leur filtrage et leur cadrage des événements, selon leurs agendas politiques et économiques.

2- Ces différents acteurs ne cachent pas leur volonté, soit d’influer sur le contenu de l’information, soit de contrôler les journalistes eux-mêmes, voire dans certains cas de se substituer à eux. C’est particulièrement vrai depuis les années 1980, avec la montée de la Nouvelle droite, qui a instrumentalisé les infrastructures de l’information, cadré les sujets à traiter et prescrit leur compatibilité et leur tolérance culturelle avec le programme du mouvement néo-conservateur : déréglementation, dévolution, démantèlement des politiques de l’identité. Les réseaux de formation politique sont ainsi inextricablement liés à ceux de l’information politique : de groupes de pression, ils sont devenus des groupes d’impressions. Leur poids croissant explique que les médias américains soient dans un cycle de stratégies partagées avec le pouvoir, loin des stratégies oppositionnelles du cycle antérieur (années 1960), marqué par le Watergate, qui manifesta leur rôle comme quatrième pouvoir.

Les groupes de pression (lobbies)

3- Les lobbies font partie du paysage politique américain depuis longtemps. Ce sont des groupes de pression formels et informels, qui fonctionnent en marge des partis. Ils n’ont pas pour rôle de prendre le pouvoir ; ils représentent de leur propre gré les intérêts spécifiques d’un secteur industriel ou commercial. Ils peuvent empiéter sur la fonction de surveillance des médias dans la mesure où ils tendent aussi à avoir leurs observatoires, leurs propres méthodes d’alerte et leurs propres relations publiques prêtes à fournir leur version des tractations politiques aux médias. Leur capacité de mobilisation est d’autant plus grande qu’ils ont des structures pérennes et des professionnels à leur service (à la différence de certains mouvements associatifs par exemple). Du fait de leur appartenance claire à la sphère du marché, les lobbies américains tendent à s’opposer aux syndicats et à toute législation pro-sociale, qui viendrait limiter la liberté d’entreprise. Les lobbies de la Nouvelle droite sont encore plus dans cette mouvance. Pour asseoir leur politique, ils ont profité de l’usure des mouvements sociaux progressistes de la Nouvelle gauche des années 1960-1970, obligés à partir de 1980 d’investir leur énergie sur la protection de programmes sociaux menacés par la déréglementation et la dévolution des pouvoirs aux États fédérés. Des lobbies comme le National Council on Economic Education ou la Business Roundtable n’ont eu de cesse de rogner les gains sociaux autour de la couverture médicale ou de la protection de l’environnement. Ils n’hésitent pas à aller à la confrontation contre des mouvements sociaux ou des associations de la société civile, comme la NAACP ou le World Wildlife Fund.

4- Ils utilisent des fonds privés, récoltés auprès de philanthropes républicains, pour mettre en place des comités d’experts travaillant sur leurs intérêts spécifiques, avec publications à l’appui [2]. Ils relèvent d’horizons variés, car la Nouvelle droite est très hétéroclite. Certains sont de très anciens groupes, qui ont rajouté les médias à leur agenda, outre leur propre intérêt spécifique, comme dans le cas de la US Chamber of Commerce ou de la National Federation of Independent Business. D’autres sont plus récents et d’emblée en prise avec l’agenda médiatique, comme les Young Americans for Freedom, Citizens United (de Floyd Brown), Citizens for Honest Government (de Patrick Matrisciana), Focus on the Family (de James Dobson), Center for Equal Oppportunity (de Linda Chavez) ou encore Americans for Tax Reform (de Grover Norquist). Ils utilisent la presse en jouant parfois le rôle de simples médiateurs, usant de leurs entrées privilégiées dans des commissions parlementaires ou des agences gouvernementales pour se faire ouvrir la porte des plateaux et la Une des journaux. Cette stratégie renforce leur position, car ils y acquièrent visibilité et légitimité, tout en faisant passer des messages relevant de leurs intérêts spécifiques. Leur politique de communication à l’égard des médias consiste à manipuler les valeurs américaines de l’individualisme et du libre-échange contre lesquelles ils étalonnent tout événement. Ils ont ainsi réussi à faire pénétrer dans les actualités généralistes les figures de l’état fédéral comme un État-vampire qui ponctionne injustement les citoyens par l’impôt, et de la discrimination positive (Affirmative Action) comme une des raisons pour lesquelles le FBI et la CIA n’ont pu avertir le pays d’un complot terroriste islamique [3]. Sous leurs coups de butoir, les programmes d’aide sociale (aux femmes, aux immigrés, etc.) mis en place depuis le New Deal sont apparus comme de moins en moins légitimes, car ils déresponsabiliseraient les individus.

5- Les lobbies considèrent les médias comme des vecteurs de propagande politique. Pour eux, ce n’est pas tant la visibilité médiatique qui compte, c’est, par-delà cette visibilité, la possibilité de modifier l’agenda politique. Le public qu’ils visent est celui des législateurs plus encore que celui des électeurs. C’est une stratégie d’anticipation et d’endiguement : il leur faut formuler à la fois leurs intérêts spécifiques et les solutions alternatives qu’ils proposent pour les faire avancer le plus tôt possible par rapport au calendrier politique annoncé au Congrès. Ce faisant, ils obligent leurs opposants, y compris les grands partis, à prendre en considération leurs arguments, voire à les intégrer très vite dans leur propre plate-forme d’action. Cette stratégie s’est révélée très efficace dès le début des années 1990 : ils ont pu efficacement obliger le parti Républicain à intégrer des motions en faveur d’une dévolution des pouvoirs aux États fédérés, ou d’une discrimination à rebours, levant les quotas pour les minorités établis par la discrimination positive.

6- Dans le domaine de la communication et de l’information, leur plus grand succès a précisément été le passage du Telecommunications Act de 1996. Celui-ci a été préparé sans consultation large de l’opinion publique, en faisant appel à l’expertise d’ingénieurs et de représentants des secteurs industriels concernés [4]. Les syndicats et leurs quelques velléités de résistance n’ont pas fait le poids par rapport aux groupes de pression des grandes corporations des télécommunications comme Microsoft ou AT&T. Celles-ci ont largement contribué au financement des campagnes nationales et locales tant des Républicains que des Démocrates, ce qui a eu pour effet de museler les critiques dans les deux partis. Le consensus politique autour des principaux points de la loi marque un des moments de triomphe de la déréglementation des médias.

Les relations (très peu) publiques

7- De fait les journalistes s’appuient de plus en plus sur les services de relations publiques créés par les grandes corporations, les lobbies et les agences gouvernementales. Ce sont elles qui gèrent l’accès à l’information, par le biais de leurs communiqués de presse que les journalistes sont invités à reprendre verbatim s’ils le souhaitent. Elles ont acquis un rôle essentiel dans les relations de ces divers acteurs avec les médias et dans la formation de l’opinion publique. Elles ont pour mission avouée de rendre l’opinion partiale à leurs idées. Leur tâche à l’égard de la presse est double : la surveiller et l’alimenter. Elles ont pour mission de faire de la veille d’information, de relever les coupures de presse ou les scripts audiovisuels parlant de l’entreprise ou du secteur industriel dont elles relèvent et de faire le suivi de la couverture de leurs propres produits. Elles doivent aussi établir des dossiers de presse à donner aux journalistes quand ils le demandent ou lors d’événements à but publicitaire. Elles leur fournissent les points à traiter en priorité, les interprétations et les solutions politiques possibles.

8- Les relations publiques, une invention des années 1920, visent à créer des « pseudo-événements » [5], qui n’existent que parce que la presse les couvre. Les hommes politiques et les dirigeants de grandes entreprises ont appris à les utiliser pour affiner l’image qu’ils veulent donner d’eux-mêmes, et gommer toute critique dans l’opinion publique. Certains ont incorporé des services de relations publiques à leurs entreprises ou à leur administration, quand ils ne font pas appel à des entreprises spécialisées. Celles-ci sont souvent incorporées dans les grandes agences publicitaires, le cas exemplaire étant Burson-Marsteller qui fait partie de Young & Rubicam. Les années 1990 ont vu une convergence dans ce secteur et, depuis 2001, les trois plus grandes agences de publicité possèdent les dix plus grandes agences de relations publiques aux États-Unis, offrant des services intégrés de communication à leurs clients [6]. Leur lien avec le journalisme est congénital. Un tiers environ des membres d’agences de relations publiques est issu du journalisme ; environ la moitié des étudiants des écoles de journalisme s’y dirige [7]. C’est l’un des débouchés alternatifs à une profession par ailleurs engorgée. En outre, elles adoptent une posture qui est hybride de la profession journalistique et de la profession politique : travail sur le terrain, démarchage auprès des personnalités locales, recrutement et mobilisation des activistes, production de petites phrases bien tournées (spin) et actions d’obstruction (stonewalling) pour retarder l’accès à certains faits.

9- Le rôle des agences de relations publiques ne se perçoit pas directement dans les médias dans la mesure où elles ne semblent pas faire pression sur les opinions exprimées dans les journaux. Des critiques comme Noam Chomsky et Edward Herman [8] dénoncent leur « fabrication du consensus » : elles tendent à effacer les incidences des grandes entreprises sur les affaires sociales et les relations internationales du pays. Elles s’annoncent au service du public alors qu’en vérité elles servent les intérêts de groupes spécifiques. Leur succès est frappant, vu l’absence de réaction de l’opinion face aux scandales récents liés aux faillites en cascade de grandes corporations multinationales, surtout par contraste avec les attaques en rafale à l’encontre du gouvernement fédéral. La grande période de résistance de la presse à l’égard des relations publiques eut lieu dans les années 1960-1970, époque où les journaux étaient relativement plus indépendants et plus à l’écoute des protestations des droits civiques et environnementaux. Depuis la fin des années 1980, les sujets de friction sont moindres entre relations publiques et journalisme, dans la mesure où les grandes corporations se sont en partie approprié les journaux et les stations de télévision et de radio. Elles ont mis ces médias sous la coupe des services de marketing ; elles ont aussi pratiqué des réductions d’effectifs, diminuant les équipes de reporters pouvant faire des enquêtes indépendantes. Ceux-ci sont de plus en plus redevables à des sources officielles et des experts, qui sont disponibles dans le monde des grandes entreprises et parmi les relations publiques d’institutions, de fondations privées et d’agences du gouvernement. En politique, le rôle des relations publiques s’est révélé particulièrement efficace lors des deux Guerres du Golfe. Le rôle de la firme Hill and Knowlton a été crucial, en 1990, pour obtenir le soutien du Congrès à une intervention au Koweït. Le gouvernement Kuweiti en exil a payé plus de 10 millions de dollars pour la campagne de désinformation qui a touché l’opinion publique américaine (John MacArthur 1992). L’effort consenti lors de la Deuxième Guerre du Golfe a été plus efficace encore. Ainsi, selon Andrew Tyndall, des 414 sujets sur l’Irak diffusés par CBS, ABC et NCB de septembre 2002 à février 2003, 34 seulement ne provenaient pas de la Maison-Blanche et du Pentagone, principalement par le biais de leurs services de presse [9]. Un soin particulier a été porté à l’usage de l’image de la présidence, en amont de certains événements scénarisés pour l’opinion, le but pour les militaires et les hommes politiques étant de s’assurer du soutien populaire à la guerre, par la propagande et la désinformation. L’efficacité de cette stratégie médiatique a été révélée par la presse elle-même, lors de la mise en scène de l’annonce de la fin de la guerre en Irak par George W. Bush, en mai 2003. Le président, en tenue de pilote, avait pour l’occasion été héliporté à bord d’un porte-avion dont la rumeur dit qu’il croisait au large des côtes américaines. Chaque aspect de l’événement avait été scripté et chorégraphié par les stratèges du président. Une bannière portant l’inscription « Mission Accomplished » avait été créée à cet effet, parfaitement cadrée autour de la tête du président, inévitable quel que soit l’angle de prise de vue. Les Démocrates ont dénoncé la manœuvre, disant qu’elle était destinée à des gains politiques électoralistes. Les résultats dans les sondages ont conforté le pouvoir des relations publiques et donné tort aux Démocrates : les deux tiers des personnes interrogées (59 %) se sont déclarées satisfaites de l’événement et n’y ont pas vu une manœuvre électoraliste [10].
Les comités d’experts (think tanks) et leurs fondations
10- Les comités d’experts, dont les premiers remontent aux années 1920-1930, ont pour vocation d’offrir de la matière grise aux décideurs et, plus récemment, aux médias : ils fournissent le lot de spécialistes et de chercheurs aux idées contradictoires dont les journaux et les programmes audiovisuels ont besoin pour objectiver, dramatiser et sensationnaliser l’information. Appuyés sur de puissantes fondations, ils ont les moyens de financer les études statistiques et quantitatives qui touchent tant les hommes politiques et les gestionnaires que les journalistes. Ils peuvent fonctionner en synergie avec les groupes de pression et les firmes de relations publiques, notamment par le biais du soutien des fondations. Elles ont reconnu l’importance du marketing des idées et des techniques de communication, ce qui explique l’avalanche de l’offre documentaire mise en avant par les comités d’experts, qui anticipent et préemptent souvent la demande d’information. En effet, les médias sont très friands de leurs données chiffrées, pour leur apparente scientificité et objectivité, et ils les recyclent sans esprit critique.

11- Leur influence s’est accrue depuis les années 1980, avec l’augmentation de leur financement, notamment parmi les fondations soutenues par la Nouvelle droite, particulièrement la Lynde and Harry Bradley Foundation, la John M. Olin Foundation, la Scaife Family Foundation, la Smith Richardson Foundation, la Koch Family Foundation et la Adolph Coors Foundation. Alors que les fondations philanthropiques traditionnelles ont continué à financer des projets au coup par coup, dans des secteurs très diversifiés, les fondations de la Nouvelle droite ont suivi une politique étroitement ciblée et concentrée. Cela se traduit par une grande disparité des financements. Ainsi, en 1995, les fonds récoltés par les cinq principales institutions de la Nouvelle droite (la Heritage Foundation, le American Enterprise Institute, la Free Congress Research and Education Foundation, le Cato Institute et Citizens for a Sound Economy) s’élevaient à environ 77 millions de dollars. Par contraste, les principales instances progressistes de gauche (l’Institute for Policy Studies, le Economic Policy Institute, Citizens for Tax Justice et le Center for Budget and Policy Priorities) n’avaient collecté que 9 millions de dollars environ. En ce qui concerne les médias, entre 1990 et 1993, quatre magazines conservateurs (The National Interest, The Public Interest, The New Criterion et The American Spectator) ont reçu plus de 2 millions et demi de dollars de fondations de la Nouvelle droite tandis que quatre publications de gauche (The Nation, The Progressive, In These Times et Mother Jones) recevaient 269 500 dollars de fondations généralistes [11]. Depuis les années 1990, le discours des think tanks de la Nouvelle droite s’est radicalisé : ils ont établi un lien de causalité très fort entre pauvreté, baisse de moralité et hausse des dépenses publiques. Ce qui les a aidés à rallier les Républicains modérés et les Démocrates conservateurs, généralement focalisés sur les questions de fiscalité et de liberté du marché. Leur programme s’est unifié autour d’un certain nombre de valeurs qu’ils considèrent à la base de la réussite américaine : individualisme, privatisation des services publics, déréglementation du secteur industriel et de l’environnement, dévolution de la souveraineté aux États fédérés. Il implique des coupes sombres dans les budgets d’aide aux pauvres et aux minorités, la fin des politiques de l’identité et l’allégement de l’impôt sur les grandes fortunes. Dans les débats publics, leur succès a été manifeste dans l’orchestration médiatique de leurs intervenants, pour l’élimination des programmes fédéraux d’aide aux défavorisés. Avec l’aide financière et promotionnelle du Manhattan Institute (créé par William Casey, directeur de la CIA sous Ronald Reagan), des auteurs, Murray, avec Losing Ground : American Social Policy, 1950-1980 et Lawrence Mead, avec Beyond Entitlement : The Social Obligations of Citizenshipú, ont reconfiguré le discours sur la pauvreté aux États-Unis. Le blâme a été attribué aux filles-mères, aux jeunes Noirs des centres-ville et aux femmes libérées, avec une attaque délibérée contre la personne de Bill Clinton, incarnant tous ces maux. Ce qui s’est traduit par la réforme de la sécurité sociale de 1996, reculade majeure des droits sociaux acquis depuis les années 1960. Cette stratégie s’est avérée très efficace par son effet dissuasif (chilling effect) sur la liberté d’expression de la gauche contestataire, du parti démocrate et des journalistes [12], bien avant le Patriot Act de 2002. Dans les débats internes à la profession, la création d’observatoires des médias relève de cette même logique de dissuasion : les comités d’experts et les fondations surveillent ceux dont le métier est de surveiller. La Nouvelle droite a ainsi suscité son propre observatoire, Accuracy in the Media (AIM), en pare-feu à Fairness and Accuracy In Reporting (FAIR). Elle publie le Media Monitor en réponse à Extra ! En outre, elle s’est dotée d’instituts de recherche spécialisés dans les médias, comme le Center for Media and Public Affairs, le Media Research Center et le Center for Science, Technology and Media. Ces institutions se sont vu octroyer 5,2 millions de dollars au cours des années 1980-1990, avec pour mission de critiquer les médias généralistes, et notamment ceux de service public, comme PBS et NPR [13].

12-Non contente d’intimider les médias généralistes, la Nouvelle droite a aussi investi les médias émergents (comme Internet) et les médias locaux. Elle a obtenu des résultats spectaculaires avec les radios de proximité. Jouant sur les provocations verbales de leurs animateurs forts en gueule (pundits), leurs talk shows se sont imposés sur les principaux marchés du pays. Les plus tonitruants et les plus écoutés sont ceux de Rush Limbaugh (plus de 20 millions d’auditeurs par semaine) et de jeunes étoiles montantes du Sud, comme Sean Hannity. Beaucoup d’indécis les écoutent lors des campagnes électorales locales et nationales et, tout comme l’Internet, ils se sont avérés particulièrement efficaces pour la levée de fonds (plus que la télévision). La stratégie d’intimidation et d’accusation de partialité socio-libérale a pleinement porté ses fruits pour la Nouvelle droite à partir des années 1990 : tout en donnant l’impression que les médias musèlent son discours, c’est elle qui est le plus souvent mentionnée. Des think tanks comme The Cato Institute, The Heritage Foundation et The American Enterprise Institute dominent la scène politique et médiatique. The Brookings Institute, centriste, fait exception, car il est utilisé en contrepoids semi-objectif aux propositions néo-conservatrices. Ce ne sont plus tant les journaux de la presse écrite qui les citent que ceux de la radio et de la télévision (avec une hausse de 65 % entre 1999-2001). Dans l’après-coup des attentats contre le World Trade Center et le Pentagone, les 25 think tanks les plus connus ont été cités 25 823 fois dans les médias généralistes, plus d’un tiers de ces citations ayant lieu en septembre. Ceux de la droite conservatrice ont été les plus mentionnés (48 %), les centristes ont bénéficié d’un tiers des citations (36 %), le reste (16 %) allant aux progressistes de la gauche socio-libérale et à ceux spécialisés en politique étrangère [14]. Le recours à ces sources tend à révéler une restriction du débat national plutôt que son ouverture, en temps de conflit international [15].

Leur impact sur les élections américaines


13- Le pouvoir de levier de ces trois acteurs semi-occultes tient au système de financement des partis politiques aux États-Unis, notamment lors des campagnes électorales. Les contributions directes aux candidats sont assez strictement surveillées, mais ce n’est pas le cas des contributions non réglementées (soft money), qui jusqu’en 2002 allaient aux Political Action Committees (PAC). Ces contributions dépassent de loin les fonds directement versés aux candidats, sans manipulation évidente du processus électoral. Les deux grands partis en bénéficient énormément, les Démocrates plus encore que les Républicains, paradoxalement, car leur électorat de base est moins aisé et ses contributions directes sont du coup deux fois moins importantes que celles engrangées par les Républicains. Ces deux formes de financement donnent du pouvoir aux corporations et aux fondations capables de mobiliser d’énormes capitaux. Les donateurs les plus généreux peuvent faire des contributions directes et individuelles à un candidat (plafonnées à 2 000 dollars depuis 2002) et des contributions indirectes à un de ses multiples PAC (plafonnées à 5 000 dollars par donateurs). Ces contributions indirectes prennent encore plus de poids si elles sont regroupées en « paquets » (bundling), une pratique assez courante dans les grandes corporations, qui peuvent ainsi contraindre leurs employés à ce type de soutien électoral. Or la loi ne contraint pas les lobbies à révéler les sommes qu’ils versent aux PAC des candidats, obligation qui est faite aux candidats et aux partis politiques par la Federal Elections Commission (FEC). Les médias non plus ne sont pas contraints de révéler les sommes dont ils bénéficient pendant ces campagnes. Une grande partie des fonds levés par les PAC leur est en effet indirectement reversée, parce que les plus grosses dépenses sont faites dans le secteur de la publicité politique. Les grosses corporations des médias et des télécommunications sont en outre très présentes dans le financement des partis, des candidats et des PAC, ce qui contribue doublement à créer un angle mort dans la couverture du politique par les médias : le rôle qu’eux-mêmes jouent dans le processus électoral, leur collusion de fait avec le système en place et leur manipulation déguisée de l’opinion publique.

14- Par ces mécanismes de financement, les lobbies et les fondations ont pu supplanter le pouvoir des partis et contribuer à leur affaiblissement aux États-Unis. La réforme bipartisane du financement des campagnes en 2002 a encore plus contribué à cet affaiblissement car elle a supprimé leur accès direct à l’argent non-réglementé. Les fonds non réglementés peuvent aller aux PAC mais surtout à des associations dites 527 groups, du nom de la section du code (Internal Revenue Code) qui leur permet de déduire des impôts toute somme destinée à des activités politiques comme la sensibilisation au vote, les campagnes d’intérêt spécifique (issue advocacy), etc. Ces groupes ne sont pas obligés de déclarer leurs revenus à la FEC, sauf s’ils sont soutenus par un ou plusieurs PAC, sinon ils se contentent d’envoyer leur déclaration au fisc de l’État dont ils sont enregistrés. Du coup, beaucoup de 527 groups peuvent lever des sommes illimitées d’argent non réglementé, tant qu’ils ne l’utilisent pas pour des campagnes qui demandent expressément (toute la nuance est là) la défaite ou l’élection d’un candidat.

15- Ces groupes, adossés aux lobbies et aux fondations, ont pu s’investir massivement dans la campagne 2004. Ils ont bénéficié aux Démocrates (avec le soutien inattendu du milliardaire d’origine russe Soros) mais encore plus aux Républicains (avec le soutien de spécialistes de la levée de fonds, consacrés comme tels par George W. Bush). Depuis 2000, Bush bénéficie d’un réseau très complexe d’hommes d’affaires regroupés sous le nom de Rangers (584 individus qui ont levé plus de 200 000 dollars) et Pioneers (minimum de 100 000 dollars). Les dépenses totales de George W. Bush (depuis les primaires jusqu’à l’élection générale) sont estimées à 274 millions de dollars (le double de 2000) – un record, et celles de John Kerry à 119 millions de dollars.

16- La loi de 2002 a eu pour effet d’augmenter la négativité et l’agressivité d’une campagne par ailleurs très polarisée. Les publicités négatives, à charge contre l’adversaire, ont été les plus importantes jamais diffusées, en nombre de spots produits (plusieurs centaines) comme en nombre de rediffusions (plusieurs milliers). Plus des deux tiers des spots s’en prennent à l’intégrité de l’adversaire. Le spot qui marquera les esprits est en fait une série de trois publicités négatives financées par un 527 group, le Swift Boat Veterans for Truth (SBVT), en août 2004, qui aura investi plus de 13 millions de dollars dans la campagne [16]. Elles déroulent toute une série de témoignages de vétérans, brefs et percutants, destinés à montrer que Kerry n’a pas eu un comportement héroïque au Viêtnam, et qu’il aurait critiqué les États-Unis à son retour.

17- Les dessous de cette publicité révèlent la conjonction du travail des fondations, des relations publiques, des think tanks et des lobbies conservateurs proches de Karl Rove, le directeur de campagne de Bush, féru de relations publiques. La campagne publicitaire a coïncidé avec la publication d’un livre, Unfit for Command : Swift Boat Veterans Speak Out Against John Kerry, financé et diffusé par l’entreprise de presse conservatrice Regnery Publishing. Chris LaCivita, consultant en stratégie médiatique du groupe DCI, une entreprise de lobbying républicaine, y a collaboré de près. Il est impliqué dans Progress for America, un think tank conservateur créé par Tony Feather, un proche de Karl Rove. Susan Arceneaux, qui participe à diverses organisations de la Nouvelle droite, y est également impliquée ; elle est notamment trésorière du Majority Leader’s Fund, qui reçoit des fonds importants de Bob Perry, le donateur principal de SBVT. Elle travaille pour Political Compliance Services, une firme de consultants spécialisés dans les règlements de la FEC dont les services ont été employés par SBTV pour gérer au plus fin les arcanes de la loi de financement des élections [17]. Cette série a été très peu montrée mais elle a fait couler beaucoup d’encre, ce qui illustre la manière dont la Nouvelle droite contraint les médias généralistes à inscrire ses vues dans leur couverture de la campagne. Elle a été diffusée à peu de frais dans quelques marchés de petite taille, dans des États en ballottage, comme Green Bay (Wisconsin) et Toledo (Ohio). Mais elle a été relayée par Fox News dès le 4 août, dans son programme de talk show politique « Hannity and Colmes ». Dans une stratégie de désinformation habituelle à la chaîne, les témoins ont été présentés comme des membres de l’équipage de Kerry, alors qu’aucun n’était à bord de son bateau [18]. Dans la foulée, toute la presse généraliste et indépendante a été obligée de la mentionner, même si c’est pour en dénoncer la manipulation avec cynisme. Mais ce qui reste auprès de l’opinion publique est une sorte de rumeur persistante selon laquelle le passé héroïque de Kerry est entaché de suspicion.
18- Ces publicités étant protégées par le 1er amendement (liberté d’expression politique et commerciale), elles peuvent être mensongères sans que cela soit sanctionné par la loi. Ces publicités ont deux effets avérés sur l’opinion publique : renforcer le cynisme des indécis et de la population qui ne vote pas, ce qui induit une démobilisation qui réduit la participation – historiquement, cela sert les Républicains –, renforcer les convictions déjà acquises de ceux qui sont politisés, ce qui induit une remobilisation des forces de la base des partis en les rappelant à leur loyauté à la veille du scrutin – historiquement, cela sert les deux partis [19].

19- Cette série a aussi marqué un changement stratégique de la part des Républicains, fondé sur le recours aux forces de la Nouvelle droite. Pour Karl Rove, il s’agit moins de chercher le vote au centre, car les indécis sont beaucoup moins nombreux en 2004 qu’en 2000, que d’aller mobiliser les voix aux extrêmes du parti Républicain. Il cherche ainsi à toucher les réserves d’électeurs qui votent peu, notamment les 4 millions d’évangélistes qui ne se seraient pas manifestés en 2000. Cela reflète la certitude des fondations, des lobbies et des think tanks conservateurs qu’ils ont réussi à cadrer le discours politique américain, en l’amenant sur leur tendance du spectre politique.

20-Ces groupes d’impression se sont donc mis en posture d’offre d’information et de médiation, en toute impunité et transparence, de telle sorte qu’il est difficile de les pointer du doigt. Le pluralisme de la presse est détourné en toute légitimité, sans même que le principal concerné ne puisse identifier clairement la manipulation ou s’y opposer. Depuis les années 1980, les journalistes américains tendent ainsi à se faire le miroir des forces en présence auxquels ils ont le plus directement accès. Ils sont dans une position de stratégie partagée (lapdog) alors même qu’ils se vivent en acteurs indépendants, maîtres de leur capacité critique et oppositionnelle (watchdog). Les optimistes y voient un excès de démocratie en Amérique, la preuve que si ces différents groupes de pression existent, c’est que les médias ne sont pas si contrôlables que cela. Les pessimistes y voient la confirmation que les participants ne jouent pas à jeu égal et que certains sont plus favorisés que d’autres, avec un déficit démocratique inquiétant. Les résultats de la campagne ont donné raison à Karl Rove.

Sites web
21AIM (observatoire des médias de la Nouvelle droite) http://www.aim.org/

22FAIR (observatoire des médias de la Nouvelle gauche) http://www.fair.org/

23Center for media and democracy (groupe d’intérêt public pour une meilleure éthique de la presse, www.prwatch.org.

24Center for Responsive Politics (observatoire du financement des partis) www.crp.org ou www.opensecrets.org

25Common cause (observatoire du financement des élections) www.commoncause.org

26Destination Democracy (groupe d’intérêt public pour moins de pression des lobbies et des think tanks) www.destinationdemocracy.org

Notes
[*] Divina Frau est pLrofesseur à l’Université de Paris III-Sorbonne.

[1] Une version plus développée de cet article est à paraître : Divina Frau-Meigs, Du journalisme en démocratie : la situation des États-Unis avant et après le 11 septembre 2001, Bruxelles, DeBoeck-INA, 2005.
[2] Ellen Messer-Davidow, « Dollars for Scholars : The Real Politics of Humanities Scholarships and Programs », dans George Levine and E. Ann Kaplan (éd.), The Politics of Research, New Brunswick, Rutgers UP, 1997, p. 193-233.
[3] Divina Frau-Meigs, Médiamorphoses américaines, Paris, Économica, 2001.
[4] Robert McChesney, Rich Media Poor Democracy. Communication Politics in Dubious times, Chicago, University of Illinois Press, 1999.
[5] Daniel Boorstin, The image, London, Weidenfeld and Nicholson, 1962.
[6] Wall Street Journal, du 30 mai 2001.
[7] John Stauber and Sheldon Rampton, Toxic Sludge Is Good For You : Lies, Damn Lies and the Public Relations Industry, Monroe, ME, Common Courage Press, 1995.
[8] Noam Chomsky and Edward Herman, Manufacturing Consent : The Political Economy of the Mass Media, New York, Pantheon, 1988.
[9] Brent Cunningham, « Rethinking Objectivity », Columbia Journalism Review, juillet-août 2003, p. 24‑32.
[10] NYT/CBS News, du 9‑12 mai 2003.
[11] Sally Covington, How Conservative Philanthropies and Think Tanks Transform US Policy, Covert Action Quarterly, Winter 1998.
[12] Divinia Frau-Meigs, op. cit.
[13] Sally Covington, op. cit.
[14]FAIR, « Fear and Terror : annual report », Extra !, juin 2001 et avril 2002.
[15] FAIR, « Think Tank Monitor », Extra !, août 2001, avril 2002.
[16] Center for Responsive Policy, du 24 octobre 2004.
[17] New York Times, du 25 août 2004 ; Center for Responsive Policy, idem.
[18] Center for media and democracy, 2004 ; Divina Frau-Meigs, « L’effet Fox contre l’effet CNN : le journalisme américain entre surveillance et propagande », dans Jean-Marie Charon et Arnaud Mercier (éd.), Armes de communication massive. Informations de guerre en Irak : 1991-2003, Paris, CNRS Éditions, 2004, p. 188-198.
[19] Iyengar Shanto et Stephen Ansolabehere, Going Negative. How Political Advertisements Shrink and Polarize the Electorate, New York, Free Press, 1995.


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