Le phantasme bourgeois fourriériste dans toute sa splendeur : surveiller la société au point de rendre le crime quasiment impossible, en l’anticipant par une surveillance totale et une étude statistique des « populations dangereuses »… les Xavier Raufer, Alain Bauer et Nicolas Sarkozy sont totalement dans cette vision idéologique.

[LEMONDE.FR – 27.12.05]

2,7 millions de caméras réparties aux quatre coins du pays : le comportement des automobilistes britanniques sera bientôt surveillé en permanence.

La Grande-Bretagne devrait en effet généraliser à l’ensemble du territoire son système de reconnaissance automatique des plaques d’immatriculation, connu sous le nom d’ANPR (Automatic Number Plaque Recognition).

« Grâce à un réseau de caméras capables de lire automatiquement les plaques minéralogiques de tous les véhicules qui passent à leur portée, on projette de créer une énorme banque de données des déplacements motorisés, de manière à ce que la police et les services de sécurité soient en mesure d’analyser n’importe quel trajet effectué par un conducteur, cela sur plusieurs années », écrivait The Independent dans son édition du 22 décembre.

Dès 2006, les déplacements des automobilistes seront enregistrés sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Le dispositif, combinant vidéosurveillance intelligente, bases de données de la police, des douanes et du DVLA (Driver and Vehicule Licensing Agency), permet de repérer les délits ou crimes.

Véhicules non assurés ou volés, automobilistes impliqués dans des accidents de la route ou activités suspectes, chaque comportement est passé au crible.

Depuis 2002, le ministère de l’intérieur britannique a lancé trois projets pilotes baptisés Spectrum, Laser 1 et Laser 2 pour expérimenter la technologie ANPR. Vingt-trois équipes de policiers ont été équipés de la technologie ANPR. Ils affichent des résultats significatifs.

ARRESTATIONS MULTIPLIÉES PAR DIX

L’association des policiers britanniques (Association of Chief Police Officers of England, Wales and Northern Ireland, ACPO), citée par la BBC, a constaté que le dispositif ANPR avait permis de multiplier par dix les arrestations et les poursuites.

180 543 véhicules ont ainsi été contrôlés par ces 23 équipes de policiers. 13 499 personnes ont été arrêtées, dont 3 300 pour infractions au code de la route, 2 263 pour vol et 1 107 pour trafic de drogue.

Selon Frank Whiteley, chef de la police du Hertfordshire et président du comité directeur de l’ACPO pour la reconnaissance automatique de plaques d’immatriculation, l’ANPR constitue « une étape principale pour débarrasser les routes [britanniques] de ses criminels ». »La police intègre désormais la technologie ANPR dans son travail quotidien comme un outil principal », a-t-il expliqué aux journalistes de la BBC. « Cette technologie nous permet notamment d’identifier les récidivistes », confirme un autre policier, le lieutenant Gary Grant.

Selon l’association, la généralisation du système devrait permettre d’arrêter 219 000 personnes supplémentaires chaque année au niveau national.

Les chefs de police sont sur le point de négocier des accords avec la société des autoroutes, les supermarchés et les propriétaires de stations-service, pour inclure dans le réseau leurs propres caméras de télévision en circuit fermé, affirme The Independent.

En plus de rechercher chaque numéro d’immatriculation dans une liste de véhicules volés ou suspects de l’ordinateur national de la police, le centre national de données, situé près de Londres, vérifiera aussi la carte grise, l’assurance et le contrôle technique de chaque véhicule.

Dès mars 2006, les données recueillies par les milliers de caméras seront recoupées dans une base centralisée et conservées deux ans, puis cinq ans à terme. Les caméras visualiseront plus de 35 millions de plaques d’immatriculation par jour. Le gouvernement compte atteindre les 100 millions de plaques par jour.

LA LUTTE CONTRE LE TERRORISME

Le MI5 – les services secrets britanniques – aura également accès à la base de données. »Il est clair qu’un tel système peut servir à l’antiterrorisme », a expliqué M. Whiteley. La technologie ANPR a notamment permis de retracer le parcours effectué par les kamikazes du 7 juillet 2005, dans les heures précédent l’attentat.

Et le dispositif intéresse aussi la police française : une délégation de policiers, d’experts et de gendarmes français s’est rendue en Grande-Bretagne au mois de novembre pour étudier le dispositif. Le système est cher – la généralisation de cette technologie devrait coûter 35 millions d’euros à la Grande-Bretagne en 2006.

Mais le gouvernement prévoit que les conducteurs sanctionnés paieront, via leurs amendes, le développement du réseau de vidéosurveillance. L’augmentation du nombre de contraventions pourrait rapporter près de 160 millions d’euros supplémentaires à l’Etat chaque année.

APPLICATIONS COMMERCIALES

Face aux accusations de certaines associations, qui reprochent au dispositif de limiter la liberté individuelle, la police britannique, citée par la BBC, a trouvé la parade : « La beauté réelle de cette technologie est qu’elle identifie uniquement les véhicules qui sont suspectés d’un délit ou d’un crime », explique Gary Grant sur le site de la BBC.

Mais cette technologie pourrait satisfaire d’autres objectifs que ceux de sécurité publique.

Dès les premiers tests, la société de sécurité Westminster International énumérait les nombreux usages de ce dispositif, notamment la reconnaissance des conducteurs – par exemple, des handicapés ou des personnalités importantes –, la gestion du trafic ou encore les études démographiques. « Une fois la plaque d’immatriculation capturée, les utilisations qui peuvent en être faites sont quasi illimitées,  » affirme Westminster International sur son site.

« La connaissance du ‘profil’ des consommateurs et de leurs habitudes à des fins marketing ne connaît pas de limites. »

Parmi les clients potentiellement intéressés par l’ANPR, le prestataire anglais compte, entre autres, les aéroports, les banques, les usines, les hôtels, les hôpitaux, les prisons et les supermarchés.

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3230,36-783392,0.html