Séquence souvenir… 30 ans déjà ?

[Gregor Seither – IES News Service – 16/02/2008]
En janvier 1978, lors d’une tempête de neige à Chicago, deux bidouilleurs informatiques Ward Christensen et Randy Seuss eurent l’idée de mettre en place un « panneau d’affichage public informatisé » (computerized billboard system). Un mois plus tard, le 16 février 1978, la première communauté publique en ligne fut officiellement fondée, sous le nom de CBBS. L’ancêtre des forums, facebook et autres réseaux sociaux était né.

Deux ans plus tard, aux Etats-Unis et en Europe, plus de 300 BBS étaient en service, souvent à l’initiative de groupes à connotation technique, sociale ou politique qui s’en servaient pour tisser des réseaux entre militants et sympathisants (pas trop éloignés, car il fallait appeler physiquement l’ordinateur hébergeant le BBS, ce qui finissait par provoquer des factures téléphoniques assez lourdes).

Surpris par le phénomène, le magazine (à diffusion confidentielle) Kilobaud publiait, en 1980, une interview avec les pionniers :

[Kilobaud Microcomputing Magazine, Avril 1980]
Il y a toutes sortes de gens qui font tourner des BBS informatiques. On trouve des mercenaires uniquement mus par la quête du profit mais aussi des bénévoles à la pointe de l’humanitaire. Certains maintiennent un contrôle étroit sur les contenus qui sont disséminés via leur système. D’autres par contre croient en la « liberté de la presse » et autorisent un flux non censuré de données sur leurs disques. Le concept des CBBS ressemble beaucoup aux systèmes commerciaux de messagerie informatique, mais son implémentation est totalement différente.

Ce mois ci nous avons donc décidé de nous entretenir avec deux personnes qui peuvent sans aucun doute prétendre au titre de « pères fondateurs du concept CBBS », j’ai nommé Ward Christensen et Randy Suess

Microcomputing: Quels étaient vos objectifs et motivations quand vous avez crée le premier système, qui allait ensuite se développer pour devenir toute une série de systèmes ?

Ward: Ma motivation est née le 16 janvier 1978, lors de la grande tempête de neige qui a frappé Chicago cet hiver là. Je me suis levé pour aller au travail et ai découvert que ma rue était totalement bloquée par la neige. Je suis donc resté à la maison et mon esprit s’est tourné vers des choses plus sédentaires.

Randy: Chacun de nous avait déjà, par le passé, mis en place des opérations de terminal à distance pour notre système, afin de pouvoir nous y connecter quand nous n’étions pas à la maison. Très vite nous avons commencé à y laisser des messages pour l’autre et l’idée à germé de mettre en place une « panneau d’affichage » virtuel permettant à une communauté d’échanger des informations.

Ward: L’idée tombait sous le sens, étant donné que nous avions déjà, dans les locaux de notre club informatique, mis en place un panneau d’affichage où les gens laissaient des petites annonces. Il était évident que l’étape suivante allait être l’informatisation de ce panneau.

Microcomputing: Est-ce que vous vous êtes inspiré des systèmes de messagerie déjà disponibles à l’époque sur des systèmes comme ARPA net, PLATO ou d’autres systèmes à vocation commerciale ?

Ward: Pour être honnête, étant donné que ces systèmes s’adressaient à un public restreint et très spécialisé, je ne savais même pas qu’ils existaient à l’époque. Après coup je me suis rendu compte que nous avions réinventé la roue en recréant quelque chose qui existait déjà. Mais à l’époque je ne les connaissais pas. Au départ notre système disposait de 5 fonctions. Nous y avons apporté des modifications quasiment chaque semaine, mais notre système est toujours resté très rudimentaire.

Randy: De plus, le système tournait sur nos propres ordinateurs, que nous utilisions pour notre travail. Au bout d’un moment nous avons du envisager de consacrer une machine uniquement à ce système, afin de pouvoir fournir un service 24h/24. . .

Microcomputing: Votre base d’utilisateurs continue de croître ?

Ward: Au début nous utilisions une imprimante télétype pour garder une trace des logs des connexion et nous nous retrouvions souvent avec des kilomètres de bandes papier. Aujourd’hui nous archivons les logs sur un disque séparé. Nous estimons notre base d’utilisateurs à plus de 11 000 et gagnons entre 10 et 15 nouveaux utilisateurs qui nous appellent chaque jour.

Microcomputing: En effet, je peux témoigner que votre ligne téléphonique est parmi les plus occupées de tout l’univers.

Randy: Un usager moyen reste connecté environ 20 minutes d’affilée, mais les utilisateurs experts arrivent à se connecter, à trouver l’info recherchée et à ressortir en moins de 5 minutes. . .

Microcomputing: Quel est votre utilisateur le plus lointain ?

Randy: Ben, il y a toi, Frank, qui t’es connecté depuis Hawaï, mais nous avons aussi des utilisateurs qui se connectent depuis l’Australie. Et nous avons des utilisateurs en Europe aussi [Note de L&I : il parle de nous là !!!!].

Microcomputing: Avec des utilisateurs aussi divers, est-ce que vous devez parfois jouer au policier et censurer les contenus mis en ligne ?

Ward: Nous sommes nous-même surpris à quel point c’est rare que nous ayons à le faire. C’est facile à faire, mais nous n’effaçons pas souvent des contenus. Sur un système, les fichiers rebuts ont une vie propre. Si vous les interceptez suffisamment tôt, ils ne prolifèrent pas. Comme vous avez pu le lire dans le message de bienvenue qui s’affiche à la connexion, nous demandons aux gens de limiter leurs contributions à des sujets en rapport avec l’informatique, cela nous permet de modérer parfois un peu les échanges.

Randy: Disons que les petites annonces pour vendre sa voiture ou pour trouver l’âme soeur ne relèvent pas à notre avis de la thématique que nous avons choisie pour ce BBS.

Microcomputing: Que pensez vous des systèmes comme celui de Boston, qui a un forum consacré aux jeux, ou le BBS de Beaverton, qui a une section consacrée à la critique de film ?

Randy: C’est super pour eux. Chacun fait ce qui lui plait, que ce soit les ventes de voitures ou le jeu d’échecs en ligne. On nous a dit que, ces deux dernières années, certains de nos utilisateurs ont pu décrocher des boulots bien payés dans l’informatique grâce à notre système. Nous sommes ravis pour eux. Mais nous voulons simplement limiter autant que possible les contenus du Chicago CBBS à des thématiques en rapport avec l’informatique. En conséquence, si un jour nous constatons que notre disque est plein, il est clair que les petites annonces de voiture seront les premières à partir à la poubelle pour faire de la place.

Microcomputing: Combien cela coûte de mettre en place un CBBS ?

Randy: 2 000 US$ suffisent amplement . Mais il faut prévoir beaucoup d’espace disque. Le forum de Kansas City dédié à l’ordinateur TRS-80 à publié plusieurs textes expliquant comment utiliser le TRS-80 pour y héberger un CBBS, je crois, mais leur système n’est pas dérivé du nôtre. . .

Microcomputing : Un dernier mot pour finir ?

Randy: Pour nous, ce CBBS est un simple violon d’Ingres, mais nous nous sentons néanmoins investi d’une responsabilité vis à vis de nos utilisateurs. Nous allons continuer à améliorer le système et à répondre aux requêtes pour de nouvelles fonctions.

Ward: Amen, et dites à vos lecteurs qu’il est important de ne pas gaspiller l’espace disque.

http://www.portcommodore.com/cbbs.php