[Backchich – 30/01/2008]

Désignant à l’opinion l’identité du trader indélicat, le patron de la Société générale a permis aux médias de sortir l’artillerie lourde pour nous raconter les dessous d’une affaire très complexe.

On n’avait jamais vu ça : les grandes chaînes de télévision ont découvert ces derniers jours l’économie et ont consacré de longues minutes de leur JT à ce qu’il est convenu d’appeler « L’affaire Société Générale ». On veut parler bien sûr de cette annonce ahurissante d’une perte de 4,9 milliards d’euros qui serait liée à une fraude organisée par un trader solitaire qui aurait investi la bagatelle de 50 milliards d’euros en quelques mois sur les principales places boursières européennes sans que personne ne s’en rende compte !

Des placements en produits dérivés ? Quoi de moins télévisuel alors que les Français ont déjà du mal à acheter de simples actions des entreprises cotées en bourse ! Et pourtant, PPDA, MéméDA, Pujadas et consorts ont fait donner l’artillerie lourde pour nous raconter les dessous de cette affaire. Les montants en jeu le justifieraient. Mais, pour un patron de chaîne, il y a mieux : il y a un visage. Car les dirigeants de la Société Générale ont offert un cadeau en or aux medias en leur offrant un « coupable » : le désormais célèbre Jérôme Kerviel. Le très sympathique P-DG Daniel Bouton, qui pond des rapports sur la « corporate governance » (la meilleure façon de gérer une entreprise pour les incultes qui ne parlent pas anglais) entre deux parties de golf et quelques réunions de comité de direction justifiant un salaire annuel de 3,3 millions d’euros sans compter les stock-options, n’a pas hésité à charger la barque. Ce Kerviel, a-t-il expliqué aux journalistes, est un « escroc », un « fraudeur », un « terroriste ». Tout juste s’il ne l’a pas lié à Al Qaïda.

Pour faire bonne mesure, Bouton avait lâché, l’air de rien, qu’il ne savait pas où se trouvait le trader, manière de suggérer qu’il pourrait être en fuite. C’était pain béni pour les médias. Enfin, on pouvait mettre un visage sur un scandale du capitalisme financier. Des meutes de journalistes ont ainsi été lancées sur les traces du jeune trader. À la suite des quotidiens britanniques, premiers à sortir son CV, les médias ont fouillé dans la vie de l’homme le plus recherché de France. Bien vite, on a appris qu’il habitait Neuilly-sur-Seine, que sa famille vivait en Bretagne. Les appréciations sur Jérôme Kerviel ont été dans un premier temps élogieuses. Ainsi Le Parisien a présenté un « introverti aux tendances suicidaires » et « lèche-bottes avec sa hiérarchie ». Surtout, la plupart des quotidiens et les chaînes de télévision ont souligné qu’il avait obtenu un Master en finance dans une université lyonnaise et qu’il n’était donc « pas un génie ». Certains l’ont même qualifié de « médiocre » insistant sur le fait qu’il avait démarré sa carrière à la Société Générale au « back office », c’est-à-dire dans un service administratif, avant de devenir trader. Les journalistes sont d’autant plus à l’aise pour mettre en doute les compétences professionnelles de Jérôme Kerviel que les salles de rédaction françaises sont peuplées d’authentiques génies. N’est-ce pas Jean-Pierre Elkabbach, Jean-Pierre Pernault, Patrick Poivre d’Arvor pour ne citer que quelques cas emblématiques ?

Heureusement pour Jérôme Kerviel que les boursiers n’ont pas cru un instant à la fable racontée par les dirigeants de la Société Générale. Comment imaginer qu’un homme médiocre ait pu engager 50 milliards d’euros sans que personne ne s’en aperçoive ? Se pourrait-il que les cadors de la grande banque soient eux aussi des médiocres ? En tout cas, la Société Générale a fait taire rapidement les supérieurs hiérarchiques de Jérôme Kerviel. Du coup, les médias ont pu reprendre une activité normale, à savoir attendre docilement que le parquet et les avocats leur donnent des informations sur le déroulement de l’enquête.

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