La phrase d’anthologie dans ce reportage c’est celle de Antoine Barthélémy, créateur de Whosdaboss : « C’est de bonne guerre. C’est même une bonne méthode. En marketing, la fin justifie les moyens. Dans la vraie vie, ce n’est pas bien de mentir, mais sur Internet, tout le monde ment. C’est le jeu. »

Le « Monde » virtuel de Rachel Bekerman

[Le Monde – 17/01/2008]
Qui connaît Rachel Bekerman ? Si on se fie à sa photo sur Facebook, Rachel Bekerman est une jeune femme blonde, au visage agréable. Elle livre très peu de renseignements sur sa vie privée : elle est née un 17 août, mais l’année n’est pas précisée. En revanche, elle parle volontiers de son métier : elle fait savoir à tous ses correspondants qu’elle est journaliste au Monde. A partir de novembre 2007, elle entre en contact avec des centaines d’utilisateurs de Facebook qui travaillent dans les médias, pour leur annoncer qu’elle vient de créer un groupe « réunissant uniquement des journalistes travaillant pour des médias français » : « Je vous invite à nous y rejoindre, afin de tisser un réseau de professionnels de la communication et des médias. »

Très vite, Rachel réussit son pari et, en décembre, le groupe Journalistes français compte plus de 1 200 personnes : des journalistes de toute la France, des attachés de presse, des cadres financiers de grands médias, des publicitaires, des étudiants. En tant qu’administratrice, Rachel détient le pouvoir ultime sur son groupe, et sait le rappeler à l’occasion : « Chers confrères journalistes (…), certains d’entre vous m’ont très justement fait remarquer que je suis la seule (…) habilitée à envoyer un message à tous les membres. Dans un souci d’équité, j’invite tous ceux qui aimeraient prendre la parole à me faire parvenir leur message destiné aux autres membres. » Bien sûr, rien ne permet de vérifier si elle le fait réellement. En même temps, elle commence à diffuser des messages promotionnels pour des sites commerciaux, rédigés sur un ton léger laissant supposer qu’il s’agit d’un simple jeu.

Emportée par son élan, elle contacte aussi des « confrères » du Monde. Plusieurs s’inscrivent dans son groupe en confiance, sans chercher à en savoir plus. Avec ceux qui ont envie de la rencontrer à la cafétéria ou au bistrot le plus proche, elle temporise habilement. Aux journalistes de la rédaction du quotidien, elle précise qu’elle travaille au Monde.fr, filiale installée à deux kilomètres de la maison mère. Puis elle rompt le contact.

Peu à peu, l’évidence s’impose : Rachel Bekerman n’a jamais signé dans Le Monde, personne n’a jamais entendu parler d’elle, la photo publiée sur Facebook n’évoque aucun souvenir. Son nom n’est même pas référencé sur Google, ce qui est rare pour une journaliste. Conclusions provisoires : il s’agit peut-être d’un journaliste du Monde qui utilise un pseudo quand il a envie de se faire passer pour une jolie blonde. Ou alors, Rachel Bekerman ment sur toute la ligne.

Quelques dizaines de membres du groupe Journalistes français sont prévenus de la situation par Le Monde. Certains, se sentant trahis, se désinscrivent aussitôt. D’autres remercient Le Monde de les avoir alertés et font passer le message.

Rachel se décide alors à reprendre le contact sur Facebook, tout en refusant une interview en face à face ou au téléphone. Elle avoue qu’elle n’est plus employée par le Monde.fr, mais continue à affirmer qu’elle y a travaillé en 2004 – ce qui est à nouveau démenti par les services administratifs. Puis elle propose une nouvelle version de sa vie : « Je suis attachée de presse pour un média Web dont j’aimerais garder le nom secret. (…) Mon travail consiste à faire parler des sites Internet que nous éditons. Je profite des réseaux sociaux pour créer un maximum de buzz. L’information se diffuse plus vite par le biais des journalistes. C’est pourquoi j’ai créé ce groupe. » Elle explique sans détour pourquoi elle ment sur son statut : « Dire que je travaille au Monde suscite plus de confiance aux journalistes qui me posent la question. » Quand on lui demande si elle trouve ce procédé honnête, elle contre-attaque : « Pourquoi me poser une question à laquelle personne ne pourrait répondre « oui » ? Je suis journaliste et on ne me la fait pas. »

Rachel affirme qu’en fait, elle est « chargée de la communication » de sites commerciaux français. Elle cite Zlio, créateur de blogs et de boutiques en ligne, Seesmic, nouveau site communautaire fonctionnant en vidéo, et Whosdaboss, un site énigmatique dont le but officiel est de faire élire le patron d’Internet, et qui réussit à convaincre quelques internautes de payer jusqu’à 25 euros pour grimper dans le classement des candidats.

Quand on contacte les responsables de ces sites, le mystère ne fait que s’épaissir. Jérémie Berrebi, patron de Zlio, affirme n’avoir jamais entendu parler d’elle, et se dit affligé par les dérives de ce type de marketing sauvage, où tous les coups sont permis : « Certains membres de Zlio, qui sont rémunérés à la commission quand ils vendent un produit pour le compte d’un site marchand, envoient des messages en masse pour faire la promo de leur page. Cela nous fait du tort : on nous prend pour des spammeurs. Nous faisons attention à notre réputation, et nous essayons de surveiller ce qui se dit sur Zlio dans les blogs et les forums, mais pas sur Facebook, c’est trop compliqué. »

Antoine Barthélémy, créateur de Whosdaboss, ne connaît pas non plus Rachel Bekerman, mais il n’est pas choqué par son comportement : « C’est de bonne guerre. C’est même une bonne méthode. En marketing, la fin justifie les moyens. Dans la vraie vie, ce n’est pas bien de mentir, mais sur Internet, tout le monde ment. C’est le jeu. » A noter qu’Antoine Barthélémy a enregistré le site Whosdaboss sous un faux nom, et a donné comme adresse légale « Gare de Juvisy ».

Rachel reste injoignable hors de Facebook, et continue son travail. Elle envoie des nouveaux messages aux journalistes du Monde, en se présentant comme une ancienne de la maison, devenue attachée de presse pour un éditeur de sites Internet et désireuse de renouer avec ses anciens collègues : « Tu as dû entendre parler de whosdaboss.com, contre qui Paris Hilton herself (!!!) a porté plainte, ça nous a fait un coup de pub énorme aux USA. Enfin bref ça me ferait plaisir de boire un verre un de ces 4. » Chiche.

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-1000427,0.html