L’heure est enfin venue pour nous, Sabotage, d’évoquer le cas d’une institution d’aujourd’hui que l’on ne sabotera jamais assez et qui porte le doux nom d’OpinionWay.

[Sabotage – 24/11/2007]

Il suffit de taper Opinion Way sur le moteur de recherche du gratuit Métro. Les résultats ? « Les Français plebiscitent la majorité » ; « Le gouvernement Fillon 2 plaît aux Français » ; « Les Français satisfaits à 64% de l’action de Sarkozy », etc.

Tentons la même opération au Figaro. « Les Français demandent à l’exécutif de ne pas céder » ; « Les Français plebsicitent le style et l’action de Sarkozy » ; « Politoscope : la nomination de François Fillon approuvée » ; « Politoscope : Sarkozy plus crédible que Royal » ; « Sarkozy creuse l’écart avec Royal », etc.

Réitérons, parce qu’on comprend vite mais qu’il faut nous expliquer longtemps, l’opération sur LCI, autre client d’Opinion Way. « Trois quarts des Français convaincus par Sarkozy » ; « Les réformes, il faut les faire ! » ; « Débat : Sarkozy jugé « le plus convaincant » » ; « Sarkozy convaincant, même à gauche » ; « L’ouverture, les Français aiment ça » ; « Sarkozy grand gagnant de la semaine », etc.

Opinion Way bouffe du Sarkozy tous les jours, à toutes les sauces. C’est également Opinion Way qui a établi que « les Français » n’étaient pas choqués par les vacances sur le yacht de Bolloré ; ou qu’ils approuvaient en masse le fameux « Ministère de l’Immigration et de l’Identité Nationale » et les bienheureux tests ADN (relire notre article sur ce sujet).

Le sondage est une technologie de maîtrise symbolique des opinions et des représentations médiatiques de la politique. Nicolas Sarkozy l’a bien compris, qui, en plus de consommer plus de sondages et d’enquêtes qu’aucune autre bête politique, s’est tout simplement créé un institut de sondage bien à lui – c’est pratique.

La société de sondage Opinon Way est dirigée par Hugues Cazenave. Celui-ci travaillait précédemment à Infométrie, boîte de conseil en communication politique qui a déjà eu pour client l’ancêtre de l’UMP : le RPR. « Quand je rencontre mes clients du RPR ou du CDS, explique Hugues Cazenave, directeur général d’Infométrie (conseil en communication politique), je dois montrer que j’appartiens au même monde qu’eux », explique l’homme à l’Expansion – c’est Sabotage qui souligne.

Quel était exactement le « coeur de métier » d’Infométrie ? « Cette dernière société a été créée vers 1980 par deux universitaires, Jean-Marie Cotteret (qui fut membre du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel de 1985 à 2001), et Gérard Ayache, actuel président […]. Infométrie semble maintenant plutôt spécialisée en optimisation de sites web, mais elle était à l’époque « conseil en communication politique ». Il semble que M Cazenave ait été un « coach » de l’UMP concernant la « lexicologie », c’est à dire le bon langage à utiliser pour toucher les foules. » peut-on lire ici.

Quant au Canard Enchaîné, il révèle que Cazenave a tout simplement commencé sa carrière au cabinet de Gérard Longuet en 1986 (source). Gérard Longuet est un RPR-UMP, ancien d’Occident (le groupuscule d’extrême droite où était également Devedjian et quelques autres), et accessoirement beau-frère de Bolloré himself.

Comme tout homme de droite, Cazenave dispose de beaucoup d’amis à droite. Au sein de la société Novosphère, qu’il codirigeait, on compte parmi les administrateurs Thierry Laurens et Alexandre Basdereff, proches de Jacques Chirac, ou encore un conseiller municipal UMP du 17ème arrondissement (source, 25/05/2007).

Bref. Un homme de droite, travaillant avec la droite : jusque là rien de choquant. Le cas de Cazenave est assez répandu. Les instituts de sondage sont des entreprises à but lucratif, on voit mal pourquoi leurs dirigeants seraient de grands déontologues au coeur gros comme ça. Quand bien même le chef de l’institut est également « lexicologue » pour l’UMP ? Quand on dirige une entreprise médiatique, on tente un minimum de se donner une apparence d’indépendance. Visiblement, Cazenave s’en tape. De même que Lagardère ne nie pas être le « frère » de Sarkozy.

Les méthodes d’Opinion Way, qui donnent de si (d)étonnants résultats, sont il est vrai légèrement spécifique. Car ces sondages, qui sont éructés en Une du Parisien, de Métro ou du Figaro, ou bien assénés dans quelques journaux télévisés ; et bien ces sondages se font, tenez-vous bien, par internet. En échange de cadeaux. Un procédé on ne peut plus scientifique et objectif (quand on pense que même les sondages traditionnels, faits in vivo et sans cadeaux sont à peu près aussi scientifiques que la méthode de relaxation par ouverture des Shakras, ça prête à sourire).
Dans un Stratégie de 2001, voici ce que répond Cazenave :
“Les internautes sont-ils rémunérés pour participer aux enquêtes ?

Hugues Cazenave : En général, oui. Les Français savent que leur avis a une valeur. Proposer un incentive (ces cadeaux, promotions, points de fidélités que nous offrons aux gens en échange de leur participation à nos enquêtes) est devenu incontournable. Mais il convient de suivre quelques règles : choisir l’incentive qui correspond à sa cible (une bouteille de vin séduira plus les hommes que les femmes), savoir le doser en valeur (un cadeau trop cher attirera un certain type de population), etc. De manière générale, la pratique de l’incentive devrait se généraliser, quel que soit le type d’étude. C’est la seule façon de lutter contre la baisse tendancielle des taux d’acceptation des enquêtes sur échantillon.

Les résultats ne risquent-ils pas du coup d’être un peu faussés ?

Hugues Cazenave : Soyons clairs : il n’y a pas d’étude parfaitement neutre. Mais ne nous y trompons pas : ceux qui acceptent de répondre sans incentive ont également un profil un peu marqué : ils sont généralement âgés ou à la retraite, etc.”

En un mot : on peut faire n’importe quoi, tout bien mélanger dans un grand shaker sarkozyste, peu importe puisque de toutes les façons on est jamais neutre à 100%. D’ailleurs, Opinion Way est fondé par des anciens d’Ipsos et est membre du SYNTEC (syndicat patronal de la branche d’activité des études informatiques et technologies de l’information), branche du Medef (dont la présidente est Laurence Parisot) – (source). Neutre ? Certes non ! Mais puisque c’est par nature impossible, assumons notre gai sarkozysme !

Il nous semble qu’il faudra rappeller à Opinion Way qu’un sondage qui se fonde sur la volontariat et la rémunération des répondants fausse de façon ahurissante ses résultats. Tout le monde ne dispose pas d’une connexion internet. Tout le monde n’a pas envie de répondre à des dizaines de questions hebdomadaires portant sur le « style » de Nicolas Sarkozy et de son fringuant gouvernement (naïvement, on serait tenté de dire que les militants UMP doivent être plus motivés à partiticper à Opinion Way que, disons, les artisans taxi n’ayant aucun intérêt pour la politique). D’autant que l’internaute peut dire à peu près ce qu’il veut sur sa catégorie socio-professionnelle, son âge, son sexe et son « background politique » (et d’ailleurs, la gauche et les sympathisants de gauche adorent Sarkozy, avec Opinion Way).

Cazenave, « lexicologue », sait très exactement quels termes il faut choisir pour faire dire à un pseudo-sondage ce qu’on veut qu’il dise. C’est ce que disaient Rebsamen et Bianco, les deux codirecteurs de campagne de Royal après le débat : Opinion Way avait volontairement choisi ses termes pour favoriser la soi-disante maîtrise de soi de Sarkozy contre l’impulsivité de Ségolène Royal. Si le terme en avant avait été « dominé » – (qui a dominé le débat ?), le résultat n’aurait sans doute pas été le même qu’avec le mot « maîtriser ». On connait les autres biais des instituts de sondage : « Acceptez-vous d’être pris en otage par les grévistes ? », etc. Soyons-en certains, Opinion Way ne se prive pas de ces grossières ficelles pour créer des sondages qui fonctionnent comme autant de self-fulfilling prophecies.

Opinion Way fonde ses « sondages » sur un super-panel d’internautes. La méthode de l’institut sarkozyste a récemment été disséquée dans un hebdomadaire centriste-libéral, celui de Jean-François Kahn, et la scientificité des méthodes et l’objectivité sautent aux yeux :

« Y a-t-il un militant dans la salle ?

Deux jours après le premier débat socialiste du 17 octobre, Le Figaro titre donc « Le débat avantage DSK sans détrôner Royal ». Argument : l’enquête OpinionWay, publiée à grands renforts de graphiques, place Ségolène Royal en tête avec 63% des suffrages, suivie d’un DSK à 32% et d’un Laurent Fabius dans les limbes à 5%. Mais déjà, la première nuance pointe son nez dans une notice écrite en tout petit au bas de l’étude. Les personnes interrogées sont des « sympathisants socialistes » – comme c’est le cas chez tous les instituts de sondages – et non des militants ou des adhérents. Elles n’ont donc aucun lien avec ceux qui mettront effectivement leur bulletin dans l’urne du Parti pour en désigner le candidat. Interrogé, Bruno Jeanbart, directeur des études politiques et responsable de ce sondage chez OpinonWay, nous explique d’ailleurs ce qu’est un « sympathisant » : « c’est quelqu’un qui se déclare proche des idées du PS ». Sans autre preuve que sa bonne foi…

Un PS très sympathique

Allons plus loin. D’où sortent ces « sympathisants » ? Ils sont extraits du « New panel», un vivier d’environ 2000 personnes, que l’institut de sondage interroge régulièrement… uniquement par Internet. Sur 2000, ils étaient environ 600 à se sentir « proche des idées du PS », soit 30%. Un chiffre plutôt encourageant pour les socialistes : si on l’étendait à la France entière en âge de voter, on obtiendrait environ 15 millions de « sympathisants PS » ! Si ce n’est que le Parti socialiste n’offre pas de chèques cadeaux. A l’inverse, OpinionWay n’hésite pas à rémunérer ceux qui répondent à ses questions par des avoirs, appelés « beenz », qui varient généralement entre 30 et 100 euros. Mais Bruno Jeanbart assure que cela ne modifie pas les résultats. Tant mieux, car la suite est encore plus troublante.

Plus fort que la Star’ac

Sur ces quelques 600 sympathisants, 401 ont regardé le débat du PS. Un audimat record, qui ne lasse pas d’étonner si on le compare à l’audience nationale du fameux débat. Selon Le Parisien-Aujourd’hui en France, environ 680 000 personnes ont en effet regardé le premier show du PS, le mardi 17 octobre. 250 000 sur LCI, 430 000 sur La chaîne parlementaire et BFM TV. Une audience très faible qui n’a rien d’étonnant. D’une part, seuls 40% des Français reçoivent l’une de ces trois chaînes, d’autre part le débat n’intéresse pas tout le monde. A l’inverse, près des deux tiers des sympathisants PS sondés par OpinionWay ont regardé le débat. Or si les deux tiers des sympathisants socialistes, au sens défini par le sondeur, en avaient fait autant dans la réalité, ils auraient donc été 10 millions devant leur téléviseur ! Cherchez l’erreur…

Résumons nous : c’est donc sur la base d’un panel de 401 « sympathisants » PS, tous équipés d’Internet, ayant tous accès à des chaînes non hertziennes – et à ce titre tout à fait représentatifs de la population – bénéficiant de chèques cadeaux s’ils assurent avoir regardé le débat, que Ségolène Royal s’est donc retrouvée en tête selon LCI et Le Figaro. A OpinionWay, on est plutôt contents du résultat : « les chiffres corroborent ceux des autres instituts ». Et en plus « le sondage n’a pas été vendu à perte ». Tout est dit. »

On aimerait ajouter quelque chose, pour ne pas laisser notre sympathique lecteur sur les palabres d’un gratte-papier de la rédaction de JFK, mais il n’y a visiblement rien à ajouter. Voilà l’exploit d’OpinionWay : rendre pertinent et «  » »poil à gratter » » » l’une des publications les plus réactionnaires de l’Hexagone. Applaudissons !

http://sabotage-blog.blogspot.com/2007_11_01_archive.html

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