Les nouveaux missionnaires de Blackwater

[AgoraVox – 12/12/2007]

On vous l’a dit et redit: cette guerre en Irak n’en est pas une. C’est un pillage organisé, et une occupation qui se résume aujourd’hui à l’occupation d’une capitale, elle-même circonscrite à une zone fermée et contrôlée, là où, au bout de plusieurs mois, on obtient un calme relatif. Les explosions et les attentats se sont aujourd’hui déplacés vers le nord du pays, mais qu’importe, l’opinion américaine est rassurée: le soir, à la télé, entre deux frasques de Paris Hilton, les hôpitaux de Bagdad paraissent moins fournis et les boys moins fatigués.

Cette guerre, on vous l’a dit aussi, profite avant tout à ceux qui l’ont déclenchée, et non au peuple irakien qui en subit les conséquences : un chômage important, tant l’économie tarde à reprendre, et surtout une corruption qui gangrène le pays à tous les étages de ses strates décisionnaires.

Mais tout cela n’intéresse que peu le monde, tout obnubilé par la démonstration militaire américaine, pour autant fort peu probante. Des armes nouvelles sont bien testées, tel cet Humvee surmonté d’un émetteur signé Raytheon qui provoque jusque 500 m des démangeaisons telles que le militaire ou le civil visé est obligé de fuir, et d’abandonner toute velleité ou toute revendication. Une arme testée à Kirkuk, et qui est davantage orientée vers le maintien de l’ordre que vers la guerre elle-même.

Tout se passe comme si les Etats-Unis, traumatisés par le Vietnam et son échec, cherchaient désormais davantage à contenir le combat de rues que d’organiser des bombardement massifs…

La guerre en Irak sert de prototype à un pouvoir qui ne dit pas son nom, celui d’un Etat fort qui chercherait par tous les moyens existants à contrôler ses propres électeurs. C’est un fascisme rampant, n’ayons pas peur des mots. Un fascisme a toujours eu, en plus d’une armée officielle, une bande de nervis pour s’occuper de ses basses ouvres. En Irak, les nervis s’appellent Blackwater. Et le problème, c’est qu’ils sont en train de s’organiser en armée véritable, à part (ou non) du pouvoir en place. Donald Rumsfed avait déclaré un jour vouloir privatiser la guerre. C’est fait, et largement, et la première armée privée s’appelle Blackwater. Ou plutôt c’est la troisième, exactement.

Une entreprise qui, en ce moment même, fait fortune grâce à la sous-traitance obtenue directement de l’armée américaine, qui ne veut s’occuper de certaines tâches, jugées top dangereuses.

Pour l’instant, ça lui réussit : à ce jour, 1 milliard de dollars de revenus en provenance des contrats de l’Etat américain ont été engrangé.

Mais un autre l’attend, de 15 milliards cette fois, concernant « la lutte ontre la drogue et les terroristes », une définition assez particulière en provenance du Pentagone qui vient d’annoncer le contrat. Rejoignant ainsi en Bolivie ou en Colombie son grand rival DynCorp, forte elle de ses 26 000 employés-mercenaires. Aujourd’hui chargée de la protection du président-potiche afghan, qui ne serait rien sans eux, hier accusée de trafics d’armes en Bosnie, pendant la guerre du Kosovo, où des centaines de milliers d’armes ont été saisies… et revendues, dont certaines à la police irakienne ! Il y a peu, DynCorp est devenue Veritas Capital, un fonds d’investissement parmi les plus rentables qui soient : en 2007, faire la guerre rapporte, donc, et dans des proportions gigantesques.

Veritas a derrière lui des fonds d’investissements qui gèrent donc les bénéfices de la guerre, comme on gérerait une entreprise classique. « Our Partners bring long term investing experience through a variety of economic conditions. As generalists, we apply our skills and capital to a broad spectrum of industries. However, we have also developed specific expertise in the defense, aerospace, government services, media/telecommunications, consumer products, and specialty manufacturing industries. » Les fonds de pension qui suivent la liste des morts du matin à Bagdad, l’image est choquante et, pourtant, elle existe bel et bien.

Le troisième du lot à se repartir le gâteau irakien est Triple Canopy . Le nom provient des trois strates que représentent les forces spéciales américaines : les aériennes, les terrestres et les forces spéciales (Airborne, Ranger, and Special Forces). La firme et noyée jusqu’au cou au Honduras dans un histoire de contrats, via sa filiale Your Solutions, ayant entraîné des agents chiliens déguisés en touristes ordinaires à Lepaterique, à quelques miles seulement de la capitale Tegucigalpa. Le camp a servi d’entraînement à des mercenaires dont 700 Péruviens, 250 Chiliens and 320 Honduriens qui travaillent désormais à… Bagdad… au milieu de la fameuse « Zone verte« . Tarif : 1 000 dollars par mois… pour 700 par jour pour un Américain ou un Sud-Africain… Une affaire extrêmement rentable ! Ce n’est plus la zone verte, c’est celle du billet vert !

Le gâteau irakien a beau être immense, il n’est pas extensible à l’infini (sauf si le marché de la guerre en Iran s’ouvre…). Résultat, les trois firmes de mercenaires, en bon gestionnaires des fonds qu’on leur accorde, se sont partagés le pays selon un accord secret, mais dont on voit tous les jours les effets : DynCorp se charge du Nord, Triple Canopy du Sud et Blackwater de Bagdad et de Hilla. Logiquement, on devrait donc entendre parler dans les jours à venir de DynCorp, les problèmes de sécurité se dirigeant vers le Nord. Tous les contrats signés par les trois firmes l’on été sous les termes du « no-bid contract ». Un « no bid contact » est « a popular term for what is officially known as a sole source contract ». « A sole source contract is one awarded usually a government after soliciting and negotiating with only one firm. » En résumé, l’armée américaine n’a pas fait d’appel d’offres : le gâteau, c’est elle seule qui en a découpé les parts ! A ce stade, l’armée américaine ne sert plus à rien, pour les populations avoisinantes, sinon qu’à songer à sa propre sécurité, c’est tout. La sécurité du pays et de ses habitants est déjà aux mains des trois entreprises privées. Mieux encore, un journaliste ayant réussi à se procurer l’un des contrats épais de 323 pages d’une des firmes a constaté que 169 de ses pages étaient totalement blanches

Il vaut donc mieux pour certains faire la guerre. A voir les fortunes accumulées par un Rumsfeld ou un Cheney, on comprend mieux leur acharnement à ouvrir un nouveau conflit ou un nouveau front : ce qui compte ce n’est pas de faire la guerre et de la gagner, ce qui compte c’est d’engager un conflit dans le seul but de faire de l’argent pendant sa durée. Un enlisement est dans ce cas de figure plus rentable qu’une guerre éclair : on comprend pourquoi à Bagdad, les armes de tous bords circulent aussi facilement : le jour où les troufions rentrent au pays, le banquier appelle Dick Cheney pour lui dire que ses revenus propres baissent. La Blitzkrieg d’Hitler rangée au rang d’erreur commerciale, c’est un des grands enseignements de ces derniers mois ! Aujourd’hui, ouvrir un nouveau front, c’est donc ouvrir un nouveau compte bancaire pour certains.

On comprend leur empressement à le faire. Jamais l’Histoire n’aura été aussi cynique. Jamais on ne nous aura parlé « démocratie » alors qu’on regardait en même temps son porte-monnaie du coin de l’oeil.

Car les choses évoluent vite : sur l’exemple de Veritas, Blackwater est en train de devenir à elle seule une armée véritable, avec des hommes, mais aussi du matériel propre. A savoir des équipements fournis par le groupe Blackwater lui-même, qui s’est diversifié en surfant sur la réussite du modèle industriel de mort qu’il a mis en place. A savoir des véhicules blindés, tel le Grizzly, lancé avec un marketing de marteau pilon.« The world’s only Armored Personnel Carrier intended to counter the most lethal threats in the modern urban combat environment. » Mieux encore, puisque la firme, avec un ou deux pots de peinture arrive à faire croire que l’engin peut devenir invisible. Ou encore oser le présenter comme une séquence d’Auto-Moto.Ce serait grotesque et risible si le sujet n’était pas aussi grave : « l’engin évite les bombes de bords de routes » (roadside bombs) et « n’est pas repérable au radar », nous dit la pub, etc. On croit rêver ! Le gag ultime étant de se servir de la Green Zone comme… argument publicitaire : « lui, il peut y survivre, dans cet endroit où il ne fait pas bon vivre ». Désolant, affligeant. Le marketing de la mort. Pour 250 000 dollars le tas de ferraille. Blackwater propose aussi de ressusciter les Zeppelins, en fait des engins volants téléguidés de surveillance de zones de conflit, équipés de diverses caméras. L’engin, le Polar 400 est idéal pour surveiller une ville et ses habitants : silencieux, et quasi indétectable la nuit. Après le ballon, l’avion. Toujours à l’affût de la moindre économie, Blackwater, à la recherche d’un avion de type COIN (à décollage court et spécialisé dans la lutte anti-guerilla) a porté son choix intelligemment sur un avion… d’entraînement à hélice et néanmoins très performant : le Brésilien Embraer Super Tucano. Ne faisant que suivre la démarche de l’Air Force qui, elle, avait sélectionné trois modèles : le Tucano donc, mais aussi le Hawker Beechcraft AT-6 Texan, le Korean Aerospace KO-1 Wong Bee et le Pilatus PC-9M. Pour le transport, son choix s’est porté sur le CASA 212, un petit bimoteur d’origine espagnole. Tous les choix sont avant tout économiques. Pas de dépenses inutiles : on rentabilise une guerre ou pas, désormais ! Ce qui n’empêche pas une certaine prétention : les services de transport, chez Blackwater, s’intitulent « Aviation Worldwide Services and Presidential Airways ». Pas moins. Certains appellent aussi cela de la mégalomanie. Ce qui va bien aux dirigeants, imbus d’eux-mêmes et qui ressassent jusque dans leurs sites internet leur gloire passée de fiers Navy Seals.

La dernière catégorie étant la livraison de pistolets spéciaux, des SigSauer gravés de la célèbre patte d’ours. Un engin qui a la cote partout, mais aussi chez nos CRS, les gendarmes et les policiers français. 270 000 exemplaires achetés en France, au total, pour 90 millions d’euros, un contrat signé en 2002 par le ministre de l’Intérieur de l’époque. Le fin du fin, pour la publicité Blackwater, étant les éternels colifichets : casquettes et tee-shirts siglés Blackwater que la firme affirme déjà vendre à plus de 1 million de dollars/an, tous vendus en ligne. C’est franchement à désespérer de ce monde, parfois. Une armée, qui une fois équipée, peut s’entraîner aux Etats-Unis. Plus ou moins discrètement. Ce qui n’est pas (et heureusement) au goût de tous les Américains. Surtout qu’en Louisiane, Blackwater a été chargé d’entraîner… la Police locale.

En fait, il vaut mieux aujourd’hui utiliser des mercenaires que des soldats réguliers : tout simplement parce que ça coûte moins cher. Une récente étude le démontre avec brio. Blackwater est préféré, car en cas de décès ou d’accident, les primes à payer par l’entreprise (à savoir la contractante, et donc… l’armée américaine !) sont moins lourdes. Une simple décharge lors du contrat d’engagement, et le gars peut même se faire lyncher, comme on a pu le voir sur un pont en plein Bagdad, sa famille ne pourra rien faire et ne touchera rien. Les mercenaires étaient payés pour faire la guerre, aujourd’hui, ils ne le sont plus quand ils se font tuer. Nuance. A certains, il arrive même des choses pires encore… Une fois la guerre terminée, que faire de ces mercenaires ? Un seul journaliste s’est posé la question. C’est Jeremy Scahill, qui, dans un ouvrage, The Rise of the World’s Most Powerful Mercenary Army, conclut que l’avènement d’une pareille armée, dûment entraînée et embrigadée n’est autre qu’une terrible crainte pour une démocratie. Liée au pouvoir de l’argent et non à un pouvoir politique issu des urnes, les mercenaires pourraient un jour être envoyés contre la populace, en cas d’émeutes par exemple. « What if our mercenaries turn on us ? », l’article de Jeremy Scahill a été repris par le New York Times, effrayé par ses conclusions. Scahill a trouvé la formule idéale pour caractériser en fait Blackwater : « Des pistolets embauchés au-dessus des lois« . D’autres y voient des « chiens de guerre lâchés dans Bagdad« , capables de toutes les exactions… en toute impunité. Paul Bremer, avant de quitter l’Irak, les ayant soustraits aux lois irakiennes !

Une armée qui s’organise déjà dans la durée. Blackwater Worldwide, par son holding Le Groupe Prince, a créé Total Intelligence Solutions récemment en février 2007 (Intelligence totale, tout un programme !), dédiée à la recherche de renseignements. Une firme qui s’attaque au marché mondial, mais qui devrait encore faire des efforts pour conquérir le français (sic). Le groupe lui-même tient son nom de Erik Prince, un ancien de la Navy, version forces spéciales (Navy Seals). Gros donateur, évidemment, de la campagne républicaine. Chrétien fondamentaliste d’extrême droite, six enfants, multimillionnaire dès sa plus tendre enfance, l’un n’empêchant pas l’autre aux Etats-Unis. Une firme dirigée également par Cofer Black, ancien chef du contre-terrorisme de la CIA, celui-là même qui a supervisé les transferts de prisonnier de Guantanamo pour les interrogatoires musclés qui n’ont plus aujourd’hui de preuves vidéos… Ou Robert Richer, ancien directeur adjoint d’opérations de la CIA. Tous sont aujourd’hui infiltrés en haut lieu dans le gouvernement, ou avec d’autres dans le monde : c’est Blackwater, par exemple, qui entraîne les hommes des services spéciaux de Jordanie. Au sommet de l’Etat américain leur implication est grande : leur lobbyste est l’Alexander Strategy Group, société créée par un républicain texan à la Chambre des représentants, Tom DeLay surnommé « le marteau » pour sa « forte » capacité de dialogue. Le double de Bush, chrétien fondamentaliste lui aussi, et surtout un autre alcoolique touché par la grâce de la religion. Bush a eu en réalité un prototype avant lui, et c’est DeLay. Un grand collecteur d’argent pour le parti, accusé à plusieurs reprises de blanchiment d’argent. Logique, tout ça est d’une implacable logique… financière.

Dans la page d’accueil de The Global Fusion Center, division de renseignements de Total Intelligence, on trouve cette effrayante indication : la firme s’occupe de « Geopolitical developments » d’International criminal activities, mais aussi… de « Social instability and political conflict« … Blackwater, un remède aux conflits sociaux ? Il ne nous reste plus qu’à attendre la prochaine grève, ici, en France, pour savoir quand les mercenaires de Blackwater vont venir régler le conflit… tant notre président lorgne sur ce fameux modèle américain. Pour beaucoup d’observateurs, l’irruption en Irak des troupes de Prince s’expliquent par un principe simple « tu grattes mon dos et je viendrais gratter le tien ». Arroser amplement la campagne de W. Bush, et attendre que ça pousse… à la guerre !

Autrefois, les gens pouvaient acheter des bons d’Etat pour soutenir l’effort de guerre. En 2007, ils joueront en bourse entre DynCorp, Blackwater ou Triple Canopy. La civilisation avance, il est temps de l’apporter aux contrées les plus reculées. Avant aussi, les missionnaires habillés de robe de bure débarquaient en bateau en terre inconnue en portant une croix. Aujourd’hui, ils arrivent en avion dans des pays connus, habillés de noir, le SigSauer à la ceinture, avec comme nouveau dieu… le billet vert. Pauves Irakiens, et pauvres de nous.

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