[Arrêt sur Images –  Libération – 13 décembre 2007]
Comment s’exerce le métier de « journaliste d’investigation », catégorie espionnage ?
Comment les profanes, dont est constituée l’équipe d’@si (et sans doute une grande partie de son public) peuvent-ils tenter de distinguer un professionnel honnête d’un journaliste manipulateur ou manipulé, quand survient une nouvelle comme la garde à vue de Guillaume Dasquié ?

Quelle que soit notre sympathie confraternelle envers un confrère placé en garde à vue, nous n’oublions pas que la presse est un pouvoir. Informer, révéler, c’est un pouvoir. A ce titre, il nous semble légitime d’enquêter sur ce pouvoir. C’est ce que nous faisons ici, tous les jours.

Dans un précédent billet, nous invitions Guillaume Dasquié, spécialisé dans la révélation de documents confidentiels, à entrer en contact avec nous. L’équipe d’@rrêt sur images était en effet restée intriguée par certaines de ses déclarations, concernant notamment ses sources.

Un bref rappel. Le 6 décembre, Dasquié a été mis en examen pour « compromission et divulgation du secret de la défense ». Il lui est reproché d’avoir publié dans le Monde du 17 avril 2007 des extraits d’une note « secret-défense » de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Elle indiquait que les services secrets français avaient prévenu leurs homologues américains, avant le 11 septembre 2001, qu’al-Qaida projetait de détourner des avions.

Le journaliste a été placé en garde à vue les 6 et 7 décembre. Il affirme avoir été menacé d’être envoyé en prison s’il ne livrait pas le nom de sa source, l’employé de la DGSE qui a fait « fuiter » les documents. Le procureur de la République de Paris Jean-Claude Marin dément toute pression, mais pour qui connaît un tant soit peu la réalité d’une garde à vue, les accusations de Dasquié sont crédibles.

Voilà pour ce qui est clair dans cette affaire. Le reste est moins limpide. Par exemple : quel nom Guillaume Dasquié a-t-il transmis aux enquêteurs ? Ré-écoutez sa réponse samedi 8 décembre sur France 5.

Les sources de Guillaume Dasquié (voir l’extrait vidéo):
http://www.dailymotion.com/video/x3qjwy_dasquiemontage_news

Vous avez saisi ? Non ? Nous non plus. Nous le disions.

Donc, Guillaume Dasquié a plusieurs sources. Mais encore ? Comment est composée cette « longue chaîne » qu’il évoque sur France 5 ? Quelle est la « méthode Dasquié » ? Où trouve-t-il ses documents ? Comment nourrit-il le site qu’il a fondé avec Philippe-André Dayan, et qui offre « un document confidentiel à télécharger » tous les jeudis, contre 87 euros par an ?

Après la parution de cette note, Guillaume Dasquié nous a appelés. Nous vous livrons ci-dessous ses explications, sur son métier, et sur sa garde à vue. D’abord, indique-t-il à @rrêt sur images, ses contacts ne se situent pas à l’intérieur de la DGSE ou d’une autre ramification des services secrets. Pas « d’agents secrets » qui lui transmettent des documents sous le manteau, donc. Tant pis pour le romantisme.

« La plupart de mes sources sont des juristes, des avocats, des industriels ou des gens intégrés aux milieux d’affaire, qui ont par exemple obtenu une copie d’un document diplomatique confidentiel », explique Guillaume Dasquié.

A l’en croire, rien d’exceptionnel si des papiers censément secrets se baladent à l’air libre.

« Des notes de la DGSE circulent dans tout Paris », assure-t-il. Il glisse aussi que « beaucoup de gens détiennent des copies de télégrammes diplomatiques… simplement ils n’aiment pas les passer à la presse ».

Et ces documents baladeurs, ils sortent bien de la DGSE ou d’un service équivalent ? « Oui, confirme Guillaume Dasquié, quel que soit le contrôle en interne, et quelle que soit la confidentialité supposée des documents, ils passent entre les mains de simples hommes. Et ces hommes sont parfois chatouillés par l’envie de faire sortir en pleine lumière des choses qu’ils jugent bizarres ou choquantes. » Ces « simples hommes » confieraient donc ces documents à des connaissances, « souvent des juristes ou des avocats », qui les feraient eux-mêmes parfois circuler vers d’autres connaissances.

Ainsi se construirait la « longue chaîne » des sources de Guillaume Dasquié. Et c’est bien le nom du « premier maillon », c’est à dire de la personne ayant selon lui « sorti » les documents de la DGSE, que Dasquié a confirmé lors de sa garde à vue à la DST.

Reste pour lui à décider un des maillons à lui fournir les documents susceptibles de l’intéresser. Pour cela, un moyen, simple et efficace : le troc.

« Ce type de personnes est excité par le fait de détenir des pièces que tout le monde n’a pas, explique le journaliste. J’essaye d’identifier ce qui les intéresse, puis de leur fournir, en échange de ce je cherche. »

Exemple : une « copie d’un contrat d’armement », contre « le procès-verbal d’une ancienne procédure judiciaire » concernant telle ou telle figure en vue du monde des affaires. Le journaliste assure que « très souvent, les pièces que je fournis sont déjà connues, révélées par un hebdomadaire ou par le Canard Enchaîné, mais mes interlocuteurs l’ignorent ».

Dans cette façon de travailler, le journaliste se transforme en quelque sorte en broker: j’achète au plus bas, je vens au plus haut. « On aime ou pas, assume Dasquié, mais je ne connais pas d’autre façon de contourner la dépendance à sens unique des journalistes à leurs sources. Et ma méthode me permet de ne pas me demander pourquoi une source sort tel ou tel document. »

Suivez son regard : une partie des scoops des autres journalistes d’investigation reposerait en effet sur leurs bonnes relations avec une personne bien placée et qui peut décider, en fonction de ses propres priorités, de faire « fuiter » ce qui l’arrange.

Selon Guillaume Dasquié, c’est justement parce qu’il a « contourné le canal de fuites mis en place à la DGSE » avec la bénédiction du ministère des Affaires étrangères qu’il a été placé en garde à vue. « Les enquêteurs ne recherchaient pas la personne qui m’a donné les documents, et qui n’a jamais travaillé de près ou de loin pour le gouvernement. Il s’en fichent parce qu’ils savent que beaucoup de choses circulent. Leur priorité, c’était trouver le ou les responsables au sein de la DGSE. »

Puisque le journaliste a « confirmé » un nom, on peut imaginer que le responsable en question sera durement sanctionné. En tout cas, si l’on en croit cet article de Libération, daté du 18 avril 2007, la publication de la note a effectivement embarrassé la DGSE.

Une source qui se rétracte
Comme tout métier, celui-ci a ses risques. Dasquié a été contraint de faire marche arrière, après avoir été attaqué devant la justice britannique par le banquier saoudien Khalid Bin Mahfouz, qu’il accusait de liens avec Al Qaida, dans un autre livre dont il est co-auteur : Ben Laden, la vérité interdite, publié en novembre 2001.
Après avoir perdu une procédure en Belgique, le banquier a obtenu en 2006 une condamnation pour diffamation devant un tribunal londonien, où Dasquié et son éditeur avaient refusé d’être représentés. Dasquié a été condamné à verser 320 000 euros de dommages et intérêts à Khalid Bin Mahfouz, mais a pu éviter de verser la somme en signant une lettre, en octobre 2006, indiquant que ses informations étaient fondées sur des sources qui s’étaient rétractées depuis. Lettre que les avocats de Bin Mahfouz ont ensuite publiée, via de larges pages de pub, dans les grands quotidiens européens.

Reste la question des limites de ce troc.
Guillaume Dasquié assure ainsi ne jamais transmettre de documents confidentiels français à des services secrets étrangers. Cependant, une note sur le site du réseau Voltaire affirme qu’il « est soupçonné d’entretenir des relations avec un service étranger avec lequel il aurait échangé des documents classés secret-Défense« . Ce qui expliquerait sa mise en examen et sa garde à vue. L’article souligne, sans précisions, les relations que Dasquié entretiendrait avec « une ambassade étrangère » et de « puissants protecteurs« .

Ces imputations sont à prendre avec des pincettes. Le journaliste est dans la ligne de mire du réseau Voltaire depuis la publication en 2002 du livre l’Effroyable mensonge, qu’il a cosigné. Un livre qui réfutait point par point (Note L&I : le « point par point » est de trop, il suffit de lire le livre pour voir que Dasquié n’y refutait rien du tout et ne répondait à aucune question posée par les sceptiques de la thèse officielle sur le 11 septembre) les allégations de l’Effroyable imposture, publié quelques mois plus tôt par Thierry Meyssan, fondateur du Réseau Voltaire, selon qui aucun avion ne s’est écrasé contre le Pentagone le 11 septembre 2001.

« Pour ne pas relancer la polémique« , Guillaume Dasquié ne souhaite pas répondre aux accusations de relations avec des services étrangers. Pourquoi n’a-t-il pas attaqué le réseau Voltaire en diffamation ? « J’ai peut-être eu tort« , soupire-t-il aujourd’hui.

(Enquête de Dan Israel)

http://arretsurimages.net/post/2007/12/12/Guillaume-Dasquie-explique-son-travail