Racisme : la guérilla aux portes de Paris

[Claude Ribbe – 27/11/2007]

La banlieue nord de Paris connaît actuellement un embrasement sans précédent. Il n’y a aucun précédent car, cette fois, la violence exprimée à l’égard de la police est extrême et les jeunes recherchent tous les politiciens de la région pour les lyncher. D’emblée, le commissaire de police de Sarcelles, la ville voisine, a été sérieusement frappé au visage et soixante policiers ont été blessés la nuit dernière dont cinq grièvement. Il semblerait que l’usage d’armes à feu leur interdise l’entrée de la cité. Il s’agit d’une véritable guérilla.

Je connais très bien Villiers-le-Bel puisque je viens d’y être candidat aux élections législatives – sans investiture et sans moyens – et que rien ne m’interdit d’y être à nouveau candidat – pourquoi pas avec des moyens, cette fois ? – puisque une nouvelle élection doit y avoir lieu dans quelques semaines après la démission de Dominique Strauss-Kahn, le milliardaire parisien  » de gauche » qui a été élu contre moi le 17 juin dernier.

Car personne, non personne, ne dit que l’homme politique responsable de cette zone de non droit et du climat insurrectionnel qui y règne s’appelle Dominique Strauss-Kahn et qu’il a fui sa circonscription voici deux mois pour devenir directeur général du FMI. Le fonctionnaire le mieux payé de Washington. Les jeunes «noirs» de Villiers-le-Bel, où il avait pourtant son bureau en tant que président de la communauté de communes du Val de France, désormais c’est bien loin pour lui. Strauss Kahn a passé la main à François Pupponi, maire de Sarcelles, un partisan du communautarisme qui se dit lui aussi de gauche, mais qui passe son temps à faire la fête à Paris en payant ses additions dans les restaurants et les hôtels chics avec une carte de crédit à son nom dont les factures sont réglées par la SEM Chaleur, la société chargée de chauffer les immeubles de Sarcelles…

C’est du joli pour un haut-fonctionnaire des impôts. Au début de ma campagne – il y a un an – le chauffage, justement, était en panne depuis trois jours alors qu’il gelait. Les gens, transis de froid, étaient dehors. De jeunes enfants sanglotaient. Alors, certains habitants sont allés voir le maire pour lui demander d’intervenir. Il a fait répondre qu’il n’était pas compétent. Sans doute était-il occupé à Paris à taquiner les jolies filles du café de Flore, comme je l’ai vu faire de mes yeux, ou à donner des dîners au restaurant L’Etoile.

Quand on demande à Pupponi ce qu’il fait à Paris à boire des coupes de champagne au café de Flore, alors qu’il est maire de l’une des villes les plus pauvres de France, il répond qu’il n’y a jamais mis les pieds. Car François Pupponi, non seulement est un jouisseur, mais c’est surtout un menteur. Et c’est cet homme là, listé parmi les habitués du café de Flore invités par le patron à fêter la victoire de Nicolas Sarkozy en juin dernier, qui a été investi par le parti socialiste français pour devenir député de Villiers-le-Bel! On peut comprendre, dans ces conditions, que les habitants, dégoûtés de la politique, au lieu d’aller voter, soient conduits au désespoir et qu’on en arrive à une véritable situation de guerre civile.

Que s’est-il réellement passé à Villiers-le-Bel ? Selon la presse mainstream, des « jeunes» ont percuté accidentellement une voiture de police mais aucune responsabilité policière ne serait a priori engagée. Pourtant, certains proches des familles de victimes ou des témoins du drame, ont une version bien différente.

Dimanche après midi 25 novembre, des jeunes Français d’origine africaine s’amusent avec des motos. Je les ai souvent vu faire. Que pourraient-ils faire d’autre un dimanche après-midi dans une ville comme Villiers-le-Bel ? La police intervient pour leur demander d’arrêter. A Villilers-le-Bel, comme dans d’autres villes du monde, les jeunes « noirs » ont peur des policiers « blancs ». Deux gamins, effrayés, prennent la fuite sur une petite moto. Ils n’ont pas de casque. Le conducteur est un jeune Français d’origine malienne. Le passager est d’origine marocaine. Ils ont quinze ans et ils vont mourir. D’habitude, les journaux français comme Le Monde ou Libération, dont certains journalistes se déclarent favorables au comptage raciste de la population française disent : «un jeune noir» mais là ils ne diront rien.

Une course poursuite s’engage. Les jeunes accélèrent, accélèrent encore. Une seconde voiture de police se présente face à eux pour leur barrer le passage. Le jeune pilote ne peut freiner et la percute de face. Le choc est d’une violence extrême. Les deux corps sont déchiquetés. Certaines personnes disent que les policiers auraient abandonné et la voiture et les corps inanimés des deux adolescents. D’autres affirment que les pompiers auraient mis plus d’une heure à intervenir. Parmi les camarades des deux jeunes, la colère monte et c’est l’embrasement.

Villiers-le-Bel, c’est Cité Soleil version française. Villiers-le-Bel, c’est l’exemple typique de la politique raciste menée depuis des années par la plupart des politiciens français, de droite ou de gauche, qui fréquentent les mêmes restaurants, couchent avec les mêmes maîtresses, partagent la même langue de bois, le même mépris, le même dégoût pour les «noirs» et les «arabes». Villiers-le-bel, c’est un véritable ghetto, une cité-poubelle réservée, comme Sarcelles ou Garges-les-Gonessse, aux Français à la peau noire ou aux Français musulmans, ceux dont on ne veut pas ailleurs, ceux qui font peur aux racistes, ceux qui ne sont rien, qui n’ont droit à rien. Quand on les voit à Paris, les journalistes parlent de «bandes ethniques». La bas, sous les pistes d’atterrissage de Roissy et du Bourget, les immeubles, inhumains, sont dans un état d’insalubrité notoire. Mais il y a à Villiers-le-Bel une autre particularité : la cité jouxte Arnouville, une bourgade coquette formée de pavillons souvent gardés par des chiens et habitée majoritairement par des Français «pure white » comme disent dans leurs fichiers les entreprises favorables au comptage raciste. Le rôle de la police, et notamment la police du commissariat voisin de Gonesse, est, comme on s’en doute, de protéger les «pure white» d’Arnouville des « sauvages » du ghetto.

Le seul rapport que j’aie eu – indirectement – avec ce commissariat est éloquent. Pendant la campagne électorale, un de mes supporters, chargé de coller nuitamment mes affiches à Arnouville, a été délibérément suivi par une voiture de police de Gonesse qui l’avait repéré à cause de la couleur de sa peau. Lors des campagnes électorales, on colle souvent des affiches en dehors des panneaux électoraux. Mon supporter s’arrête donc à un endroit où des affiches de tous les candidats venaient d’être apposées. La police, qui n’aurait sûrement rien dit aux partisans de Dominique Strauss Kahn, lui demande ses papiers. Pas de chance, non seulement il est en règle, mais il est français. C’est un ingénieur en informatique qui s’exprime mieux qu’eux en français.

Contrôle tatillon du véhicule. Les policiers sont contents, sa carte grise est périmée. C’est bénin, mais on la lui confisque. On l’accuse d’avoir collé une affiche à un endroit interdit. C‘est faux puisqu’il n’a encore rien fait. Mais, pour eux, c’est un «noir» qui colle les affiches d’un autre « noir ». Eux sont « blancs », ils ont raison d’avance. Les policiers, en toute illégalité lui prennent une affiche qui me représente et s’en vont. Pour l’afficher dans leur bureau et lancer des fléchettes sur ma photo tout en buvant des bières ? Bien qu’il n’y ait aucun motif de poursuite, les tracasseries et les convocations au commissariat de Gonesse n’ont toujours pas fini pour le malheureux colleur d’affiches.

Lors des dernières élections, l’UMP, le parti de l’actuel président, avait présenté Sylvie Noachovitch, une avocate et animatrice de télévision dont le profil ne collait vraiment pas à la réalité de la circonscription. Selon un hebdomadaire, Sylvie Noachovitch aurait exprimé à Paris, en petit comité, la profonde répugnance que lui inspirent les « noirs et les arabes ». L’information a été révélée quelques jours avant le second tour des élections. Noachovitch laisse entendre que c’est son propre parti qui a fait le coup. Toujours est il que cette « révélation » a permis à Strauss-Kahn d’être réélu. Sylvie Noachovitch nie formellement avoir tenu de tels propos. Peut-être, en effet, ne les a-t-elle jamais tenus.

Il n’empêche : la nomination de Strauss-Kahn au FMI vient d’obliger le député de Sarcelles et de Villiers le Bel à démissionner de l’assemblée nationale. Il va y avoir un nouveau scrutin. L’UMP se serait empressée de désigner une fois de plus Sylvie Noachovitch comme candidate. Qu’elle ait tenu ou pas les propos qu’on lui prête, elle passe pour une raciste affichée aux yeux d’une bonne partie de la population de Villiers-le-Bel et des environs. Cette désignation de Sylvie Noachovitch par le parti du président de la République, si elle est confirmée, est comme un baril d’essence répandu sur un incendie. Rien qu’à cause de cela, les choses ne peuvent qu’empirer.

Une partie de la presse française semble, par crainte du pouvoir, vouloir dissimuler ce qui se passe vraiment à Villiers-le-Bel. Quelle que soit la responsabilité des policiers qui ont tué deux jeunes en les percutant avec leur voiture, les événements qui enflamment à nouveau la banlieue sont incontestablement des événements liés au racisme qui, à Villiers-le Bel comme ailleurs, oppose une police perçue comme étant au service d’un communautarisme «blanc» à une jeunesse de l’immigration africaine pour laquelle la France n’a prévu aucune place, si ce n’est dans les ghettos, les prisons où les charters d’expulsion.

Car il y a une vérité qu’aucun journaliste français n’a encore osé écrire : les deux jeunes que les policiers ont tué n’étaient pas blancs de peau, comme le sont la plupart des journalistes et des policiers. Lorsque, début 2006, la moto du jeune Cédric Annicette percutait accidentellement le gendarme Clin dans l’île de Saint-Martin (Guadeloupe) et causait sa mort, l’intellectuel raciste Finkielkraut, qui cautionne et attise les préjugés des élites, accusait les spectateurs présents lors du drame, parce qu’ils étaient « noirs», de s’être réjoui de la mort d’un « blanc » et d’avoir ainsi commis un « lynchage passif digne du Ku Klux Klan ». Le même Finkielkraut m’accusait, moi, d’être responsable de ce « lynchage » parce que, dans un livre, j’avais comparé Napoléon à Hitler. Et aujourd’hui qu’une voiture de police tue deux jeunes « non-blancs », s’il est vrai, comme on le murmure, que les policiers «blancs» ont quitté les lieux sans s’occuper des corps déchiquetés de deux adolescents, que doit-on dire de ce qui s’est passé à Villiers-le-Bel ?

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