[Le Canard Enchaîné – 28/11/2007]

« Si vous ne prenez pas vos responsahilités devant la juge, on dit tout sur tout » : c’est l’avertissement sans frais de ses ex-directeurs de cabinet à la Mairie de Paris.

Chirac n’était pas habitué à pareil traitement. Surtout de la part de ses subordonnés. Peu avant sa mise en examen pour détournement de fonds publics, la semaine dernière, par la juge Xavière Simeoni, l’ex-président a été sèchement rappelé à ses devoirs par quatre de ses anciens directeurs de cabinet à la Mairie de Paris.

Piliers de la défunte Chiraquie, Robert Pandraud, Daniel Naftalski, Michel Roussin et Rémy Chardon ont été, avec d’autres, mis en examen pour cette affaire de chargés de mission fantômes. Et ils refusent de payer la note à la place du patron. L’avocat de l’une des 21 personnes mises en examen précise : « Ils lui ont fait passer le message: si vous ne prenez pas vos responsabilités devant la juge, on dit tout sur tout. Et pas seulement sur les emplois fictifs. »
Par exemple, sur l’implication de l’ancien maire dans des affaires de financement occulte …

« En guise d’apéritif », les quatre directeurs de cabinet (auxquels s’est joint Bernard Bled, ex-bras droit du maire Tiberi) ont envoyé, le 7 novembre, une lettre collective à la juge d’instruction. Dans ce courrier, révélé par »Le Point » (22/11), les Intéressés impliquent directement Chirac, avant d’affirmer: « Aucun des contrats en cause n’a été initié par l’un d’entre nous, ne concerne l’un de nos proches, ni ne nous a personnellement profité. »

Rigolade annoncée : L’initiative de cette lettre revient à Michel Roussin et à son avocat Pierre Haïk. Et ce n’est pas un hasard: après avoir goûté, en raison de ses anciennes fonctions, à la détention provisoire, à des mises en examen à foison et à une condamnation pénale (dans l’affaire des lycées d’Ile-de-France), Roussin en a aujourd’hui ras la casquette. Pandraud, qui connaît son Chirac (il a été aussi son ministre de la Sécurité en 1986), résume brutalement le sentiment de ses collègues: « Nous avions la crainte qu’il nous plante devant le juge, nous avons préféré le mettre au pied du mur. » Et il ajoute, un brin menaçant : « Si le juge nous interroge, on va rigoler … »

Par-delà une éventuelle condamnation pénale, les signataires de la lettre veulent éviter d’avoir à rembourser les salaires des employés fictifs (estimés entre 4 et 5 millions d’euros) à la Mairie de Paris, en lieu et place de Chirac. L’équipe Delanoë s’est en effet portée partie civile et demande à la justice que la Ville récupère son argent. Si le dossier suit son cours, Jacques et Bernadette vont devoir casser leur tirelire ou vendre à l’encan leur château de Bity

Chirac a longtemps cru qu’aucun juge n’oserait le mettre en examen. Peu de temps avant la présidentielle, Sarkozy avait rencontré son futur prédécesseur. pour discuter de son avenir judiciaire, et lui avait promis de l’aider à étouffer ces vieilles affaires, comme « Le Canard» l’a raconté.

La promesse du chef Sarko avait alors évoqué une possible modification des règles de prescription pénale, qui n’a toujours pas été mise en œuvre. Mais un proche de Chirac affirme aujourd’hui qu’une autre solution, plus radicale, avait été envisagée : « Sarkozy a aussi proposé de faire voter une loi d’amnistie, mais Chirac a refusé, et je ne sais pas pourquoi … »

L’été dernier, un premier épisode judiciaire a semblé valider la stratégie de l’étouffoir. Le juge de Nanterre Alain Philibeaux, qui instruit une autre affaire d’emplois fictifs, a renoncé à convoquer l’ancien président au Palais de Justice. Le 19 juillet, le magistrat s’est rendu luimême Rue de Lille, dans les nouveaux bureaux de l’Ex, pour l’entendre comme témoin assisté. Très compréhensif et fort attentif aux désirs du parquet comme du garde des Sceaux, Philibeaux s’est abstenu de le mettre en examen et il pourrait clore son dossier par un non-lieu.

Mais, avec la juge Simeoni, ce n’est plus la même musique. Le 17 septembre, Sarkozy en personne a mis Chirac en garde, au cours d’une rapide visite dans ses locaux. Il l’a prévenu que cette magistrate restait inflexible. Et il lui a conseillé d’assumer ses responsabilités pour mieux se défendre. Chirac a pourtant continué à finasser. Par exemple en faisant reporter plusieurs fois et sous divers prétextes la date de son audition. Ou en essayant de convaincre la magitrate de renoncer, comme son collègue Philibeaux, à une humiliante convocation au Palais de Justice. Mais, à ce petit jeu, c’est la juge Xavière Simeoni qui s’est montrée la plus coriace …

Donnant donnant
Confidence d’un collaborateur de Sarko : « L’aide que le Président apportera à Chirac pour le sortir de ses ennuis judiciaires sera proportionnelle à sa bonne volonté pour tirer au clair l’affaire Clearstream. Sarkozy veut tout savoir sur cette machination. » Décidément, ils ne prennent pas de gants, à l’Elysée …

La défense qui fait pschitt !

Un ancien président comparaissant aux assises, avec juges en robe rouge, jury populaire et tout le tintouin : cette vision un peu folle est politiquement invraisemblable. Mais, juridiquement, elle l’est beaucoup moins dans le cas de Chirac : le détournement de fonds publics relève du droit criminel.

Les avocats de l’ex-chef de l’Etat n’ont plus guère l’espoir de trouver un vice de procédure : la Cour de cassation a validé, en juin dernier, l’intégralité du dossier de la juge Xavière Simeoni. « La magistrate peut toujours décider de revenir à une qualification correctionnelle, mais si elle le fait, elle se déjuge et elle saborde la plus grande partie du dossier. Ce n’est pas son genre« , s’alarme un avocat. Chirac n’a plus qu’à espérer que la cour d’appel prenne tout son temps ou que Sarko veuille bien modifier le Code pénal, ou encore que Xavière Simeoni accepte une promotion et lâche son dossier …

En attendant, l’intéressé essaie tant bien que mal de se défendre. Et, en l’occurrence, plutôt mal. Avec son avocat, Jean Veil, il explique ainsi que les faits qu’on lui reproche sont très anciens, qu’ils sont « répartis sur une période de dix-huit ans« , entre 1977 et 1995, et qu’ils ne concernent qu’une « vingtaine de contrats »

La belle blague ! En réalité, dans le cas de Chirac, l’instruction ne concerne qu’une douzaine d’années (1983-1995), et il oublie de dire que la procédure est restée gelée durant son séjour à l’Elysée. Résultat : pour la justice, c’est comme si les faits reprochés avaient été commis voilà quelques mois à peine.

Autre précision: l’enquête vise non pas « une vingtaine », mais 35 emplois présumés fictifs. Et encore, il ne s’agit que de la partie émergée de l’iceberg: « Quand les juges ont commencé à tourner autour de la Mairie, j’ai vu les petites mains du cabinet passer des nuits à remplir des agendas vierges et à rédiger des rapports d’activité bidons qui ont permis à de nombreux chargés de mission d’éviter de se faire pincer« , se rappelle un ancien collaborateur de Chirac.

Avec son sens très particulier de l’humour, le justiciable a également juré dans une tribune publiée par « Le Monde» (22/11) : « Jamais les moyens de la Ville de Paris n’ont été mis au service d’autres ambitions que d’agir pour les Parisiennes et pour les Parisiens. Jamais il n’y a eu d’enrichissement personnel. »

A défaut, les emplois fictifs et les autres affaires de la Mairie de Paris auront au moins contribué à enrichir sa carrière politique et judiciaire …