Outre la morgue habituelle du latino de la côté envers tout ce qui comporte ne serais-ce qu’une once de sang indien dans les veines (si vous êtes déjà allé au Pérou, vous savez de quoi je parle), cette tribune de Vargas Llosa (immense écrivain par ailleurs) est proprement hallucinante…

Imaginez un instant qu’un homme politique ait osé écrire ce genre de choses en 2002 suite à l’élection de Chirac ? Vous voyez le tollé ? Mais là, c’est contre Chavez, alors ça passe…

« Pourquoi tu ne la boucles pas ? », par Mario Vargas Llosa
[LE MONDE | 22.11.07]
(…)
L’enseignement le plus évident de ce psychodrame, c’est qu’il existe encore une Amérique latine anachronique, démagogique, inculte et barbare, et ce serait une perte de temps et d’argent de tenter de l’associer à la communauté civilisée, démocratique et modernisatrice que les sommets latino-américains aspirent à créer.

Cette aspiration sera vaine tant qu’il y aura des pays latino-américains avec des dirigeants tels que Chavez, Ortega ou Evo Morales, sans parler de Fidel Castro. Qu’ils soient ou aient été populaires et qu’ils gagnent des élections ne fait pas d’eux des démocrates. Au contraire, cela montre la profonde inculture politique, la fragilité des convictions démocratiques de sociétés capables de porter au pouvoir, lors d’élections libres, des personnages de ce genre. Ils n’assistent pas aux conférences pour travailler à l’idéal qui les a inspirées.

Ils les utilisent comme tribune pour internationaliser la démagogie et les rodomontades qui leur permettent d’hypnotiser leurs peuples, et c’est pour cette raison que ces conférences sont condamnées à l’échec et au cirque. (…)

Bien sûr qu’il y a une autre Amérique latine plus décente, honnête, cultivée et démocratique que celle représentée par ces énergumènes. Elle était là, à la séance de clôture, invisible et muette, comme toujours à chaque fois que les chefs, les hommes forts, les « comandantes » et les guignols occupent le devant de la scène. Pourquoi se taisent-ils et se laissent-ils ainsi rejeter dans l’ombre alors qu’ils sont infiniment plus respectables et dignes d’être écoutés que les autres ? Que certains soient réduits au silence par les pétrodollars que le Vénézuélien distribue tous azimuts n’explique pas tout.

Ils le font souvent parce qu’ils craignent d’être les victimes des diatribes et des imprécations de ces fiers-à-bras, qui ont le pouvoir d’exciter leurs extrémistes locaux ; et aussi, bien qu’on ait du mal à le croire, parce qu’eux-mêmes, « simples » dirigeants civils essayant tant bien que mal de s’ajuster aux limites imposées par les lois et les constitutions, se perçoivent comme des mandataires de second ordre face à ces dieux tout-puissants qui ne connaissent pas d’autre frein à leurs excès et à leurs coups tordus que leur volonté souveraine.

La sortie du roi d’Espagne a eu l’avantage de déchirer le voile d’hypocrisie qui entoure les sommets latino-américains auxquels assisteraient des chefs d’Etat et de gouvernement dignes d’un même respect et d’une égale considération, ce que dément la réalité.

Comble de la supercherie : les états de service de M. Chavez le privent de toute respectabilité civile et démocratique puisque, le 4 février 1992, il a trahi son uniforme et s’est conduit en félon quand il a tenté un coup d’Etat militaire contre un gouvernement constitutionnel et légitime, qui a coûté la vie à des dizaines de responsables vénézuéliens et de soldats, morts pour la défense de l’Etat de droit.

Se lever contre un gouvernement constitutionnel est le pire crime que puisse commettre un militaire, et c’est à ce motif que le commandant Chavez fut jugé, condamné et incarcéré. Qu’au lieu de passer plusieurs années en prison il ait été amnistié par le président Rafael Caldera, et en guise de récompense porté à la présidence de la République par une majorité de Vénézuéliens ne l’absout nullement. Cela montre seulement à quel point était troublé cet électorat qui s’est laissé séduire par les sirènes d’un démagogue, et qui aujourd’hui se repent amèrement de son erreur.

(…)
Quel autre enseignement tirer de tout ça ? Eh bien de même qu’on n’apprivoise pas les tigres et les hyènes avec des saluts militaires, des sourires et en immolant des agneaux, il convient davantage à un pays démocratique comme l’Espagne de privilégier dans ses relations les pays représentant la civilité, la liberté, la légalité, et offrant la sécurité d’une coopération réelle et à long terme, plutôt que d’essayer par tous les moyens de se gagner les faveurs de ceux qui se situent aux antipodes de l’Espagne telle qu’elle est aujourd’hui pour le plus grand bonheur des Espagnols.

Ni le Cuba de Fidel Castro, ni le Venezuela de Chavez ne méritent d’être les amis privilégiés du gouvernement espagnol, contrairement à tous ces gouvernements discrets et courageux du continent latino-américain qui travaillent à sortir leurs peuples de cette barbarie du sous-développement avec ses indices de croissance trop bas, ses inégalités vertigineuses des revenus, de l’éducation et des chances, mais aussi sa démagogie et ses fanfaronnades politiques incarnées par Ortega et Chavez, que les télévisions du monde entier ont mises en évidence lors de la séance de clôture du sommet latino-américain.

Il est possible qu’en réagissant comme il l’a fait le roi d’Espagne ait transgressé les règles du protocole. Mais quelle joie pour des millions de Latino-Américains et de Vénézuéliens ! La preuve ? J’ai écrit cet article bercé par les rythmes allègres du paso-doble tout neuf qui maintenant se chante et se danse dans toutes les universités vénézuéliennes, qui a pour titre Por que no te callas ?, et dont le texte et la petite musique pleuvent sans trêve sur mon ordinateur.

Traduit de l’espagnol par Hélène Prouteau

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-981344,0.html