[Greg Palast – « Armed Madhouse » – 2007 – Traduction par Grégoire Seither]

extrait de l’indispensable ouvrage « Armed Madhouse » (nouvelle édition 2007) de Greg Palast, dont il serait urgent que paraisse une édition française.

Palast vous y explique notamment en détail comment les Républicains vont s’y prendre pour falsifier une troisième fois le résultat des élections présidentielles US en 2008… avec la bénédiction des Démocrates.

Le documentaire de la BBC « The Assassination of Hugo » réalisé par Greg Palast et Rick Rowley est disponible en DVD sur le site de Palast.

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Il est temps de faire revenir Guy Caruso, ancien expert consultant de la CIA sur les questions pétrolières et aujourd’hui directeur de l’information pour le Département de l’Energie de l’Administration Bush. C’est lui qui avait briefé Paul Wolfowitz et le Pentagone sur la situation « réaliste » de l’industrie pétrolière en Irak, contredisant les rêves les plus fous des néocons et de leur amis pétroliers. Les chiffres étaient tellement réalistes que les néo-cons avaient préféré ne pas les montrer au public américain et privatiser quand même l’Irak.

En Juin 2005, Guy Caruso s’était envolé pour Kuala Lumpur, en Malaisie, afin de présenter une série de graphiques à une assemblée triée sur le volet de grands patrons de l’industrie pétrolière. (…) Parmi les graphiques présentés figurait une estimation des réserves pétrolières mondiales existantes…

Mais Caruso ne se contente pas d’estimer la quantité de « crude » (pétrole liquide) qui peut encore être extraite. Il y ajoute également les « pétroles lourds », c’est à dire du pétrole « dont la viscosité dépasse 10 000 centpoise », soit des goudrons, des boues pétrolifères et des pétroles bitumineux.

Les chiffres présentés sont impressionnants. Le Canada détient 80% des réserves mondiales de « sables bitumineux ». Mais plus au Sud se trouve une gisement pétrolier encore plus important : les pétroles bitumineux super-lourds du Venezuela. Et il y en a une quantité astronomique : 1,36 trillions de barils, (…)

Caruso fit remarquer à l’assemblée que le Venezuela détient 90% des réserves mondiales de pétrole lourd. Quatre-vingt dix pour cent des réserves. Bien sûr, ce chiffre n’apparaît nulle part dans les statistiques pétrolières tant que le prix du pétrole rend leur exploitation peu rentable. Mais à partir de 28 dollars le baril de pétrole, les réserves du Venezuela deviennent intéressantes à exploiter.

Caruso n’a pas eu besoin de faire traduire ses petits graphiques en arabe. Les représentants des monarchies pétrolières dans la salle étaient au courant depuis longtemps de cette réalité.

Pendant longtemps le prix du pétrole tournait autour de 14 dollars le baril. A ce prix, c’est l’Arabie Saoudite qui peut se vanter de détenir la plus grande réserve mondiale de pétrole. Et sa place géostratégique est bâtie sur cette affirmation.

Mais quand le baril de pétrole dépasse les 30 ou 40 dollars (NDL&I: il avoisine les 100 dollars en ce moment), alors c’est soudain le Venezuela qui se retrouve tout en haut du podium. Et si vous y ajoutez les réserves de pétrole liquide que détient le Venezuela, alors le pays de Hugo Chavez devient le champion toutes catégories du monde pétrolier. Et l’Arabie Saoudite perd sa place de premier de la classe pour devenir un petit joueur….

Les implications géopolitiques d’une telle réalité sont immenses. Le contrôle de l’OPEP par l’Arabie Saoudite (et par extension la mainmise du royaume wahhabite sur les prix mondiaux du pétrole) dépendent directement de la taille de ses réserves pétrolières.

Caruso s’est efforcé d’expliquer à l’assemblée de Kuala Lumpur que, si l’Arabie Saoudite persiste à maintenir le prix du baril de pétrole à plus de 30 dollars dans la décennie à venir, alors le centre de gravité au sein de l’OPEP va se déplacer vers l’occident… mais malheureusement pas vers les Etats-unis.

Non, le futur homme fort de l’OPEP, celui qui déterminera les prix du pétrole et pourra faire joujou avec l’arme énergétique sera le président du Venezuela, un homme qui – faut-il le rappeler – viole toutes les lois de la finance en insistant pour que les pétrodollars que gagne son pays en vendant l’or noir n’aillent pas enrichir les banques de New York et de Houston, mais servent à changer la vie des gens dans le Sud du continent.

Il se paye même le luxe de faire la nique au FMI en payant la dette des pays voisins comme la Bolivie ou l’Argentine, leur permettant ainsi d’échapper aux griffes des « programmes d’ajustement structurels » qui affament les pays et remplissent les coffres des banques U.S.…. autrement dit, un hérétique risque de prendre les commandes de l’industrie pétrolière mondiale !

Comme vous pouvez vous en douter, cette information fait grincer les dents des occupants de la Maison-Blanche. Après tout, Dick Cheney n’a pas envahi l’Irak pour faire de Hugo Chavez le nouveau cheikh Abdoul des Amériques.

La réponse ne se fit pas attendre : le 26 Août, Dieu parla à travers la bouche de son fidèle serviteur, le célèbre télé évangéliste Pat Robertson, qui s’empressa d’en informer les millions de téléspectateurs qui suivent son émission hebdomadaire.

Hugo Chavez prétend que nous cherchons à l’assassiner. En ce qui me concerne, je suis d’avis que nous le fassions pour de bon.

Le « révérend » Pat Robertson n’est pas un fou. De fait, il est l’homme le moins « fou » que j’ai jamais rencontré. Il est aussi la pire langue de vipère et le pire esprit calculateur que j’ai jamais rencontré. Ceux qui se moquent de lui comme étant une sorte d’illuminé religieux tout juste bon à brandir sa bible sous-estiment dangereusement son pouvoir et son influence considérables sur les centres politiques et les sièges du pouvoir financier à Washington et ailleurs, à travers le monde… en Irak et en Israël par exemple.

Il ne parle jamais pour lui. Je ne sais pas si c’est Dieu qui anime ses paroles, mais il ne fait aucun doute que le pasteur Robertson utilise son pupitre télévisuel pour prêcher la bonne parole de l’élite politique et financière qui l’a vu grandir. Il ne faut pas oublier – mais peu de gens le savent – que son père, le Sénateur US Absalom Willis Robertson fut le mentor politique d’un certain Prescott Bush et qu’il mit jadis le pied à l’étrier à George Bush senior, qui lui doit sa nomination au poste de directeur de la CIA, dans les années 1980.

Pat Robertson ne fait pas mystère de sa vénération pour le Grand Capital. « Je ne suis pas un télé évangéliste » m’a t’il dit. « Je suis avant tout un homme d’affaires ».

Et quand Robertson parlait de faire la peau à Chavez, il ne parlait pas de religion mais de bon sens dans les affaires. Voilà une opération qui, selon lui, comportait peu de risques et promettait un joli bénéfice :

C’est nettement moins cher que de déclarer la guerre au Venezuela, et je doute que cela interrompe les livraisons de pétrole. Chavez est un ennemi dangereux sur notre frontière Sud et il contrôle une gigantesque réserve de pétrole dont il pourrait se servir pour nous nuire considérablement… Nous n’avons pas besoin de lancer une nouvelle guerre à 200 milliards comme en Irak… C’est beaucoup plus simple de confier la tâche à nos équipes secrètes de choc et de nous débarrasser du bonhomme.

Chavez n’était pas particulièrement inquiet : « C’est un jeu d’échec M. Palast. Et je suis un très bon joueur d’échecs. » (…)

Le 15 Septembre 2006, à l’ONU, Chavez s’adressa à l’Assemblée Générale en traitant Robertson, mais surtout son patron de « Diable ». Et pour bien faire comprendre ce qu’il voulait dire, il ajouta « Dieu est de notre côté« .

Pour la Maison Blanche, qui détient une sorte de monopole sur l’accès à Dieu, il était clair que Chavez dispose d’une carte très intéressante dans son jeu : ses réserves pétrolières sont plus grosses que celles de l’Arabie Saoudite.

Les chiffres présentés par Caruso et son panel d’experts du pétrole rendaient encore plus pressante la question qui taraude la Maison Blanche et les cheikhs Saoudiens : comment empêcher Hugo Chavez de devenir le Bill Gates de l’industrie pétrolière ?

Il n’existe que deux méthodes pour saper le pouvoir de Chavez : la première est désagréable pour les industriels du pétrole qui tiennent la Maison Blanche : baisser considérablement le prix du Pétrole afin de rendre l’exploitation des réserves vénézuéliennes peu rentables et vider ainsi la cagnotte de Chavez.

La deuxième ? Assassiner Chavez.

http://www.gregpalast.com/the-assassination-of-hugo-chavez/

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