JEAN-LOUIS BORLOO : De l’écolo dans son vin
[Le Canard Enchaîné – 31/10/2007]
Viré de Bercy, il reverdit pour avoir servi à Sarko un Grenelle de l’environnement bien arrosé. Plus il prend de la bouteille, plus il devient vert. Le chemin de Borloo n’est pas vain. Il a démarré la politique à Génération Ecologie à la fin des années Mitterrand, il se retrouve à prôner une « révolution écologique » en plein sarkozysme. Il y a de la continuité chez cet homme voué aux Grenelle.

Sous Chirac, il y loge en tant que ministre du Travail; sous Sarko, il les convoque en tant que ministre d’Etat. Chaque fois, il accouche de plans phraraonesques où l’on brasse des milliards pour des résultats aléatoires. Le roi de l’esbroufe? En tout cas, amateur de petites bouffes. « Le vin rend l’œil plus clair et l’oreille plus fine », disait Baudelaire.

Borloo a appris du poète pour mettre du liant. Dieu sait qu’il en fallait pour arrimer au Grenelle une assemblée pour le moins hétérogène. Patrons du Medef et moissonneurs de la FNSEA, amateurs d’ours de l’Arctique et de manchots de l’Antarctique, ingénieurs des Ponts et antinucléaires mal chaussés, pirates de Greenpeace et gardes suisses de Bercy, sans oublier une secrétaire d’Etat aux yeux de biche et à la compétence affûtée, c’est une cour des miracles que Borloo a eu à gérer.

« Claquer la porte, c’est sans doute l’expression que j’ai le plus entendue depuis le début « , confiait-il en septembre. Alors quand tout menaçait de tomber à l’eau, il a proposé de se mettre à table.

« Son truc, quand ça coince, c’est d’appeler en disant:  »Allez, on va se faire une bouffe. » On a fini par lui dire : on veut d’abord une réunion de travail», raconte Yannick Jadot, responsable de Greenpeace. Les écolos ont accepté le couvert. Et ont découvert leur hôte: « Il a une descente que je n’aimerais pas remonter en Vélib’ « , résume un convive.

Borloo est moqué jusqu’à plus soif, mais à tort. Comme dit Nathalie Kosciusko-Morizet, sa secrétaire d’Etat: « Il a le talent pour fluidifier. Il hume les ambiances, il capte l’air du temps, sur ce coup, on a été complémentaire. »

Borloo, en réalité, c’est du Audiard: « Si quelque chose devait me manquer, ce ne serait pas le vin, ce serait l’ivresse.  »

L’ivresse de jouer sur les lignes. De tromper son monde pour arriver à le faire bouger. Du Audiard revisité par Peter Falk, selon Bougrain Dubourg, de la Ligue de protection des oiseaux: « Il me fait penser à l’inspecteur Colombo, qui passe son temps à donner l’impression de ne rien comprendre avant de tout dénouer dans le dernier quart d’heure. »

A 56 ans, Borloo se rêve toujours le deus ex machina qui descend du dernier métro. Cela a nourri sa fortune d’avocat dans les années 80, où il s’était spécialisé, pour faire tapis, dans le rachat d’entreprises avant trépas.

Il a laissé tomber le métier depuis un moment, et pourtant il y revient toujours. Longtemps, il a cru qu’il avait sa chance comme Premier ministre auprès du candidat Sarko. Il a même déjeuné avec Cécilia un jour de mars pour la mettre de son côté, Des cécilianologues racontent que l’ex-première dame revint de son déjeuner convaincue, et qu’elle dit alors à Nicolas: « Au fait, il t’apporte quoi. Fillon, si tu en fais un Premier ministre

Nicolas a couru après Borloo jusqu’en Provence, où ils ont signé le pacte des Baux, un 26 mars. Le « Yalta des Alpilles » : à toi la présidence, à moi Bercv. En fait, c’était bien cher payé. Car Borloo compte encore moins de divisions que le pape à Châteauneuf. Sarko n’a pas eu besoin de lui pour l’emporter au second tour, pas plus qu’au premier. En revanche, l’animal lui a bien coûté cinquante sièges aux législatives de juin. Collé à la télé comme un bleu par Fabius sur la TVA sociale! Sa faillite aurait pu le couler, celle de Juppé l’a sauvé.

Elevé au rang de ministre d’Etat pour remplacer au coude levé le Bordelais, Borloo n’a pas décoléré devant sa promotion. Il a maudi Fillon, qui, sur la TVA sociale. avait dit bien pis que lui, et s’est convaincu d’avoir payé le fait d’être un rival du Sarthois pour Matignon. L’avocat a vu rouge avant de tomber dans le bleu de la dépression estivale. Puis dans le vert du Grenelle quand il a enfin compris le bénéfice qu’il pouvait en tirer. « Il a chaussé les bottes de Juppé. Il n’a rien eu à faire sauf changer les cartons d’invitation « , rigolent ses détracteurs.

« Borloo est allé au combat sabre au clair. Au début du Grenelle, il a mangé du lion, Il a contribué à faire bouger les lignes. Il a bien mené sa barque « , plaident ses défenseurs, parmi lesquels Jadot, qui s’y connaît en matière d’embarcation.

Borloo est désormais le premier des écolos. Il éteint lui-même les lustres de son ministère, et a souffleté Christine Boutin et Patrick Ollier pendant le Grenelle, Ces sommités de l’UMP avaient eu le malheur de résister au vent du changement. « L’écologie, ce n’est pas un coût, c’est un gain« , leur a-t-il professé.

Il a aussi bravé la FNSEA sur les OGM et les pesticides. Les céréaliers n’auront pas le droit de semer le maïs transgénique avant les … semis du printemps, et pas davantage de continuer à user des pesticides, s’il est « possible« , un jour, de faire autrement! Les agriculteurs tremblent …

Le Grenelle, au final. est un monstre d’ambiguïtés qui compte plus de points d’interrogation derrière chaque bonne intention que de certitudes. Toujours la bouteille à moitié vide ou à moitié pleine. Borloo préfère la seconde. Même s’il lui destine, à tout coup, le sort de la première.