AU FIL DES LECTURES, une note de George Orwell, écrite en 1941, lors du « Blitz » sur Londres :

Alors que j’écris ces lignes, des humains hautement civilisés survolent ma maison et tentent de me tuer. Ils n’ont aucune animosité particulière contre moi en tant qu’individu et moi je n’en ai aucune contre eux. Ils ne font que leur devoir, comme on a coutume de dire. Je n’ai pas le moindre doute que la majorité d’entre eux est composée d’hommes sympathiques, au grand coeur et respectueux des lois, des gens qui ne songeraient jamais, dans leur vie privée, à tuer quelqu’un. Par contre, si l’un d’entre eux, par une bombe bien ajustée, réussit à me déchiqueter en mille morceaux, il n’en dormira pas moins bien ce soir. Il ne fait que servir son pays, ce qui a le pouvoir de l’absoudre de toute responsabilité et de tout mal.

Victime des bombardements israéliens en juin 2007 sur le LibanEn septembre 2006, j’ai rencontré Dan L. dans une soirée couchsurfing. Américano-israélien, il a participé en tant que soldat de Tsahal à l’agression israélienne contre le Liban, lors de l’été 2006. Avec son char, il a pilloné les villages du Sud-Liban à coup de bombes à sous-munitions. « A la fin de la guerre, on tirait à l’aveuglette, on vidait les caisses, sur ordre de nos officiers« .

A Londres, Dan avait « couchsurfé » chez une militante anti-guerre, qui lui a montré les photos des victimes des bombes à sous-munitions. « Je n’avais jamais pris la peine de me poser la question de ce qui arrivait à mes obus quand ils tombaient de l’autre côté. Pour moi, je ne voyais que le boutons de ma console. Je n’ai jamais eu l’impression d’avoir tué quelqu’un. Il m’est arrivé une fois d’écraser un chat sur la route, j’en ai vomi et pas dormi pendant des nuits. Alors que là, j’avais déchiqueté des hommes, des femmes et des enfants, et – jusqu’à ce que je vois ces photos – je n’en avais jamais pris conscience. »

Hier j’ai reçu une e-card de Dan, il n’est pas rentré en Israël, il travaille avec IKV au Congo, enseignant bénévole. « I still can’t sleep, I still wonder if I am a piece of spineless shit like those train-drivers in Aushwitz, who just followed orders. I’m trying to find a meaning to this civilised murder. » (Je n’arrive toujours pas à dormir, je continue à me demander si je ne suis pas une merde sans courage comme ces conducteurs de locomotive à Auschwitz, qui ne faisaient que suivre les ordres. J’essaye de trouver un sens à ces meurtres civilisés.)