Les tenant de l’idéologie néo-libérale affirment que le seul moyen de garantir la prospérité de nos sociétés est de laisser un maximum de liberté au marché tandis qu’on restreint au maximum les interventions de l’Etat. Le rôle du gouvernement doit se limiter à la création et à la défense des marchés, la protection de la propriété privée et la défense du territoire. Toutes les autres fonctions sont mieux servies si elles sont déléguées aux entreprises privées, qui seront animées par la recherche du profit et incités par la concurrence à fournir des services de qualité. (…)

Ca, du moins, c’est la théorie. Mais, comme le démontre David Harvey dans son récent ouvrage « A Brief History of Neoliberalism » (Oxford University Press – 2005), partout où le programme néolibéral a été implanté, il a provoqué un déplacement massif des richesses, non pas vers le 1% supérieur de la société, mais vers le dixième supérieur de ce 1%. Aux Etats-unis, par exemple, l’oligarchie qui forme les O.1% supérieurs de la société a retrouvé la place qu’elle détenait au début des années 1920.

Les conditions exigées par le néolibéralisme pour « libérer les êtres humains de l’esclavage étatique » – le moins d’impôt possible, démantèlement des services publics et de la sécurité sociale, suppression des réglementations et la destruction des syndicats – sont exactement les conditions requises pour augmenter encore la richesse d’une minorité tandis que la vaste majorité doit se débrouiller, surnager ou disparaître. De fait, dans sa pratique, le néolibéralisme n’est rien d’autre qu’une manteau idéologique pour habiller l’accaparement des richesses.

Le premier atout des néolibéraux n’est pas la solidité de leurs théories mais l’efficacité de leur appareil de propagande, nourri par un flot quasi incessant d’argent. Les oligarques US et leurs fondations – Coors, Olin, Scaife, Pew et autres – ont injecté des millions dans la création de think tanks, le financement d’écoles de commerce privées et la transformation des départements d’économie des universités en bastions idéologiques pronant une doctrine néolibérale pure et dure, parfois à la limite de la caricature totalitaire…

Leur progression s’appuyait sur des idées issues – mais seulement en apparence – de « l’autre bord ». Les mouvements révolutionnaires des années 1960, bien que d’inspiration marxiste et libertaire, réclamaient plus de libertés individuelles, en opposition aux idéologies collectivistes et universalistes qui avaient marqué la gauche des 150 années précédentes. Mais pour les « soixante-huitards » hédonistes et avides « d’évolution personnelle », l’Etat était l’oppresseur. De plus, les enfants d’Adam Smith et les enfants de Danton partageaient la même croyance dans le « progrès », la science et le productivisme comme moyen d’assurer le bonheur de l’humanité.

Comme le montre Harvey (et Jean-Claude Michea ou Günther Lasch avant lui), les libertariens et les libertaires, les néo-libéraux et les néo-marxistes partageaient la même langue, les mêmes aspirations et les mêmes racines. Ce ne fut donc pas très difficile pour les néo-libéraux de récupérer leurs méthodes pour faire avancer leur cause et infuser les cerveaux de la société.

Aux Etats-unis, les disciples de Hayek (dont bon nombre étaient passé par les école de cadres rigoureuses du léninisme et du trotskisme) apprirent également à rebondir sur les crises économiques (voire à susciter des crises si nécessaire) pour avancer leur pions. Par exemple, en 1975, quand la ville de New York fut frappée par une crise budgétaire de grande ampleur. Les économistes de l’école de Chicago qui siégeaient dans les conseils d’administration des banques trouvèrent des alliés chez les anciens militants de gauche, tel que Mike Kristol, l’actuel pape du néo-conservatisme – qui s’activaient dans l’entourage de la Mairie et qui – convertis à l’idéologie néolibérale – firent pression sur les politiques pour qu’ils cèdent à toutes les exigences des banquiers et appliquent les « remèdes » exigés par les bailleurs de fonds : privatisation, coupes dans les budgets sociaux et les services publics, écartement des syndicats, versement de subventions aux entreprises privées…

Si ce genre d’occasion tardait à se présenter ou ne suffisait pas à faire triompher leur cause, les néo-libéraux et leurs alliés n’hésitaient pas à utiliser la corruption, voire la force; Au Chili ils eurent recours à des méthodes violentes pour éliminer les tenants de la social-démocratie, mais aux US ils neutralisèrent la gauche du Parti Démocrate de manière plus subtile, en instaurant de nouvelles lois de financement des partis. Le Parti Démocrate, s’il voulait pouvoir affronter le Parti Républicain sur le terrain des dépenses électorales, fut obligé de se tourner vers les grandes entreprises pour son financement… et donc de donner au patronat ce qu’il réclamait.

Mais aucun allié ne fut plus zélé dans la promotion de cette idéologie que le furent les médias. Dans la presse, on assista au retournement de bon nombre de « grandes plumes » de gauche qui soudain mirent leur influence au service de la destruction de l’Etat (un exemple récent de ceci est la performance de l’ancien théoricien d’extrême gauche Toni Negri qui expliquait, lors de la campagne pour le Traité constitutionnel européen, que le néolibéralisme était positif car il permettait de tenir en respect l’état, forcément oppresseur).

Mais de toute façon, les concentrations économiques dans le domaine des médias firent que bientôt la quasi totalité des journaux indépendants avaient disparus et que toute la presse était au mains de deux ou trois groupes économiques aux activités multiples et qui se servaient des « leur » presse pour populariser les idées servant leurs intérêts.

Dans cette presse, qui perdure à ce jour, toute idée allant à l’encontre de leurs intérêts, est soit ignorée, soit dénaturée voire ridiculisée. C’est grâce à une propagande incessante, consciente et inconsciente, véhiculée par la presse, la radio et la télévision, que l’idéologie prédatrice et socialement destructrice d’un petit groupe d’extrémistes a pu se répandre au point d’être devenue non seulement la pensée unique mais aussi l’unique pensée considérée comme s’imposant d’évidence.