Vous comprenez rien à la crise du « sub-prime » ? Danny vous explique les dessous de l’affaire..

SUB-PRIME OU BIEN SUB-CRIME ?

[Danny Schechter – Mediachannel – 13/08/07 – Trad. Grégoire Seither]

Danny Schechter est le directeur de Mediachannel.org et le réalisateur du documentaire “IN DEBT WE TRUST: America Before The Bubble Bursts.” (Indebtwetrust.com).
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Subprime crisis

Quand on lit la presse ces derniers jours, on ne peut manquer de réaliser que nous sommes encore une fois à l’orée d’un basculement médiatique. Un moment où soudain, la presse change de vocabulaire. Ce fut déjà le cas en Irak quand soudain la « guerre pour la libération de l’Irak » fut perçue pour ce qu’elle est, une occupation sanglante qui n’a rien apporté au peuple irakien, sinon le chaos et la mort.
Nous l’avons également vu avec la « Guerre contre le terrorisme », qui est de plus en plus perçue comme un gaspillage inutile de ressources ne contribuant en rien à réduire la menace terroriste.
Et nous l’avons vu lors des dernières élections présidentielles, quand soudain des médias respectables ont cessé de parler de « problèmes techniques lors du décompte des voix » et on osé utiliser le terme tabou de « fraude électorale ».

Aujourd’hui cette prise de conscience est lentement entrain de toucher la presse économique. Les médias commencent à voir la « crise du subprime » pour ce qu’elle est vraiment : l’effondrement d’un système criminel, équivalent aux arnaques de la pyramide qui avaient mis l’Albanie à genoux, dans les années 1990. Aujourd’hui, des millions de personnes à travers les Etats-unis risquent de perdre leur maison à cause des méthodes frauduleuses et criminelles des institutions financières, qui se présentent comme des acteurs respectables alors que pendant des années elles se sont comportées comme dans un casino : rafler la mise tant que ça dure, sans penser au lendemain.

Soudain, après des années d’enthousiasme dilettante et de paresse intellectuelle, les journalistes découvrent ce que les vrais économistes hurlent depuis des années : « la crise du crédit ». Pour l’instant les médias n’osent encore employer que des termes vagues, comme « décrochage » et « instabilité »… alors que les professionnels du marché parlent déjà d’apocalypse et regardent ébahis leurs portefeuilles s’évaporer.

Oui, évaporer, ce n’est pas moi qui le dis, c’est la banque BNP PARIBAS qui a gelé des milliards d’avoirs jeudi dernier en expliquant que « l’évaporation complète des liquidités dans certains segments du marché financier US rend impossible la cotation des valeurs. » Traduction : on est dans la merde.

Jeudi matin, les journalistes se sont permis de demander au Président Bush ce qu’il pensait de tout ceci. Il n’a rien trouvé de mieux que de faire porter le chapeau aux personnes qui souscrivent des crédits immobiliers sans lire ou comprendre les contrats qu’ils signent. Mais oui, c’est ça George ! Même les avocats s’y perdent dans ces contrats.. alors le citoyen lambda ! (La Bourse a d’ailleurs jugé à sa juste valeur l’engagement présidentiel dans cette crise, en s’effondrant de 387 points.)

Mais ne tapons pas trop sur Bush, il n’est qu’un rouage du système. Nous sommes confrontés à un problème structurel du capitalisme rentier et prédateur qui a envahi toute la société. Seul le profit immédiat compte, le lendemain n’intéresse personne et quand la merde finit par tomber dans le ventilateur, plus personne n’est là pour passer la serpillière… plus personne ? Si, le bon vieux gouvernement, tant décrié par nos requins de la finance.
Et bien sur, il y a la bouée de sauvetage que sont nos impôts. C’est marrant de voir tous ces hérauts du « marché libre » et du « moins d’Etat » venir se réfugier dans les bras de Maman République quand ça va mal…

Cette crise ne fait que démontrer une fois de plus qu’un système qui ne génère que du profit immédiat finit inexorablement par se casser la figure. On a vu cela, il y a 300 ans, avec les ‘actions de M. Law’, et cela n’a pas cessé depuis. Le capitalisme finit toujours par montrer son vrai visage : celui d’un profiteur pur et simple dont l’unique horizon est le profit immédiat.

Les sociétés financières qui ont suspendu leurs « normes » et « règles » habituelles, les banques qui ont sciemment mis de côté leurs « chartes de bonne conduite » qu’elles avaient mis en place à la suite du dernier krach… tous ces acteurs respectables de la finance se sont précipités pour piquer dans la poche des pauvres, les personnes « pas suffisamment solvables (sub-prime) » ou avec un « mauvais classement en terme d’accès au crédit »… en clair : les gens qui ont pas beaucoup d’argent, mais juste assez pour intéresser les plumeurs de pigeons.

Aujourd’hui le système implose et les prédateurs voient leurs montages s’écrouler. Mais eux ont fait des affaires tandis que leurs victimes se retrouvent à la rue, expulsés de leurs maisons qu’ils ne peuvent plus payer. Et – si vous prenez la peine de regarder les statistiques, vous verrez que bon nombre de ces victimes sont des gens de couleur. Elles ont été délibérément visées par ces prédateurs.

Même les patrons de la finance reconnaissent que ce vol a été organisé, planifié en connaissance de cause. Tout le monde savait que les prêts immobiliser « subprime » ne faisaient que créer une armée de pigeons qui fourniraient l’argent pour permettre la réalisation de plans spéculatifs à haut risque. L’avidité des acteurs sur le marché financier n’avait pas de limite, chacun s’est précipité pour avoir un bout… jusqu’à ce que le château de cartes s’effondre..

Derrière tout cela il y a les “Maîtres de l’Univers,” les sages de Wall Street, les ‘experts’ de la finance qui ont monté la combine et ont fait pression sur les organismes de crédit et les petits préteurs. Peut-être que un jour il se trouvera un procureur courageux qui osera faire le parallèle : les banques et organismes financiers se sont comportés exactement comme un réseau criminel, les lois RICCO contre la criminalité organisée qui permettent de mettre des mafieux et des trafiquants de drogue en prison s’appliquent parfaitement aux manipulations de Wall Street.

Vous ne me croyez pas ? Lisez ce qu’en dit le Wall Street Journal (pourtant connu pour son indulgence vis à vis des banquiers) :

“Lou Barnes, propriétaire d’un petit organisme de crédit immobilier au Colorado, du nom de Boulder West Inc., travaille dans le crédit immobilier depuis le début des années 1970. Jusqu’à il y a dix ans, toute personne sollicitant un prêt devait déposer un dossier complet détaillant ses revenus. On ne prêtait qu’aux gens qui étaient « prime ».

Vers le milieu des années 1990, les banques ont commencé à inciter les organismes de crédit à accorder des prêts sans dossier, mais jamais pour des montants dépassant 70% de la valeur de la maison achetée.

« Et puis, explique Lou, « il y a quelques années, les choses ont commencé à changer. Les banques d’investissement de Wall Street et les grossistes en matière de crédit nous ont demandé de faire du chiffre, de multiplier les crédits immobiliers, même s’il s’agissait pour cela de vendre du crédit à des clients peu solvables, des clients « sub-prime », en dessous du standard acceptable.

Nous avons tous ressenti la tendance initiée par Wall Street. On recevait des emails nous disant « Nous sommes prêts à vous racheter des crédits sans dossier (no-doc) pour une valeur équivalente à 95% de la maison achetée ». En 30 ans de métier, je n’avais jamais vu un crédit sans dossier accordé pour une valeur pareille. Et bientôt nous avons vu arriver des emails qui nous proposaient du no-doc à 100% voire même à 110%. C’était une spirale et il était difficile d’y échapper si on voulait garder son boulot.”

C’est rare de lire dans la presse économique des propos pareils, accusant Wall Street d’avoir poussé au crime.

Est-ce qu’on aurait pu prévenir cette catastrophe ? Bien sûr. Mais pour cela il faudrait que les agences de régulations ne soient pas en carton-pâte et qu’il y ait des vrais réglementations protégeant les consommateurs et l’intérêt général du public.

Il faudrait aussi qu’il y ait un vrai mouvement social pour lutter contre la loi des marchés et exiger une justice économique.

Et bien évidemment, il faudrait qu’il y ait de VRAIS journalistes d’investigation… comme ceux qui viennent de publier une série d’articles dans le Wall Street Journal, dénonçant la « débâcle » causée par la « bombe du crédit »… mais bien sûr, ils ont écrit tout cela APRES que la bombe ait explosé, pas avant. Pourtant, les experts étaient nombreux à prédire la situation actuelle.

Et que disent les médias aujourd’hui ? Qu’il ne s’agit PAS d’un problème de « subprime » et de crédits douteux, mais que le problème est bien plus sérieux et touche tout le monde. Je cite toujours le Wall Street Journal :

« les problèmes de crédit, qui étaient perçus comme isolés et ne concernant que quelques établissement spécialisés dans le crédit immobilier, sont entrain de s’étendre à l’ensemble des marchés, par delà les frontières, et de manière totalement imprévisible. Le système de dominos qui avait été mis en place au départ pour prévenir et limiter les risques a en fait contribué à l’effondrement. Dans ce système, l’investisseur se voit proposer à chaque coin de rue des montages financiers tellement complexes et interconnectés qu’il n’a aucun moyen d’en connaître la véritable étendue. Et les marchés sont tellement interconnectés que la panique de certains investisseurs dans un domaine bien précis peut rapidement gagner d’autres secteurs et déstabiliser le système financier, sapant ainsi la croissance économique. »

C’est dommage qu’on ne nous ait pas dit tout cela avant… et c’est encore plus dommage de voir que les médias généralistes aux Etats-unis continuent à nous parler des fesses de Paris Hilton ou des vacances du président français. Est ce qu’ils vont enfin se réveiller ?
(…)

Ce n’est pas une crise passagère, braves gens, c’est sérieux. Mais beaucoup trop de « progressistes », de militants et de politiques laissent de côté ce sujet, trop compliqué et rébarbatif. Aujourd’hui, alors que l’aspect criminel de ce scandale énorme est entrain d’apparaître au grand jour, les « progressistes » aux Etats-unis sont bien silencieux, voire un peu déboussolés. Nous devrions être dans la rue à exiger une réforme de la dette, comme le fait le chanteur Bono pour l’Afrique. Nous devrions être dans la rue à exiger que la justice s’occupe des profiteurs qui se sont enrichis dans ce système, poussant leur avidité jusqu’à scier la branche sur laquelle ils étaient assis. Nous devrions être entrain de faire des pétitions à nos députés afin que le Congrès use de ses pouvoirs pour lancer une enquête sur les grands patrons criminels et leurs complices au gouvernement…

Le système financier, les copains des criminels, proposent un « plan de sauvetage ». Nous devons exiger qu’il soit accompagné d’une vague d’arrestations. Sinon cela équivaudra à donner de l’argent aux criminels. Quel argent ? Les 150 milliards de dollars que le gouvernement US a injecté dans les marchés pour stopper la chute (et donc remplir un peu plus les poches des profiteurs). D’ou vient cet argent qui va permettre aux profiteurs de s’acheter de nouvelles voitures ? Je vous laisse deviner… mais je vous donne un indice : il ne vient pas d’une quelconque coupe dans le budget militaire.

Comment expliquer cette apathie de la gauche alors le système s’effondre et que des milliers de victimes du capitalisme parcourent les rues, ne comprenant pas ce qui leur arrive ? La gauche, tant aux Etats-unis qu’en Europe, a un problème avec les marchés financiers. C’est un monde qu’elle ne connaît pas, ne comprend pas, ne veut pas comprendre… la gauche fait semblant de croire que l’économie n’a pas d’influence majeure sur la société, et donc l’ignore. Elle préfère se concentrer sur des domaines où elle y comprend quelque chose : la militarisation, la santé publique, l’éducation, la politique, le social… En laissant de côté les questions financières, en ne faisant pas l’effort de comprendre les mécaniques en jeu dans le système capitaliste actuel, la gauche se condamne à l’impuissance.

Mais, plus grave encore, en se contenant d’une analyse sommaire du capitalisme, la gauche est incapable de percevoir, de comprendre et de dénoncer le rôle central joué par la fraude, le vol et les intentions criminelles organisées dans la catastrophe qui se développe devant nous aujourd’hui.

Nous voyons les choses s’écrouler, mais nous ne comprenons pas pourquoi. Il est temps de prendre conscience de la réalité.

http://www.mediachannel.org/wordpress/2007/08/10/subprime-or-subcrime-time-to-investigate-and-prosecute/