[Sam Smith – Editorial Undernews – Juillet 2007 – Trad. Grégoire Seither]

Finalement, il n’a pas tort Bill O’Reilly, le présentateur d’extrême droite sur Fox News, quand il dit que la blogosphère « libérale » (de gauche) est constituée des groupes qui prèchent la haine. Si on prend la peine d’écouter les militants et sympathisants du Parti Démocrate ou des mouvements politiques plus à gauche, on se rend compte que ces gens se définissent bien plus par ce qu’ils haïssent que par ce pourquoi ils se battent.

La gauche aux Etats-unis se berce d’une mythologie dangereuse : l’idée qu’il suffit de se débarrasser de George W. Bush, Dick Cheney, Scooter Libby et Bill O’Reilly pour que tout aille mieux. Le problème c’est que, si vous suivez leurs conseils et votez dans ce sens, vous vous retrouvez avec des dirigeants comme Harry Reid et Nancy Pelosi.

En conséquence, les conversations et discussions des militants de gauche tournent essentiellement autour de leur haine de certains individus. Vous ne les entendrez pas souvent discuter de sujets plus importants pour leur pays, comme par exemple la sécurité sociale, la question des retraites ou l’usure pratiquée par les sociétés de cartes de crédit. Non, ça ne les intéresse pas ça. C’est bien plus important de mettre Scooter Libby en prison.

La « gauche » n’a pas toujours été comme ça dans ce pays. Il fut un temps ou – au lieu de perdre leur temps à détester leurs rivaux, Dewey, Taft et Nixon – les « libéraux » de ce pays luttaient pour des causes, pour obtenir des choses comme

:

– une réglementation bancaire pour lutter contre les escroqueries et les abus des banques et courtiers vis-à-vis leurs clients

– la protection de votre compte en banque

– la sécurité sociale

– le salaire minimum

– la légalisation de l’alcool

– le droit des travailleurs à négocier avec leur employeur

– la conservation des sols agricoles et la protection de la nature

– la création de Parcs Nationaux et la protection de sites remarquables contre les spéculateurs immobiliers (Death Valley, Blue Ridge, Everglades, Boulder Dam, Bull Run, Chesapeake and Ohio Canal, Mount Rushmore, Jackson Hole, Grand Teton, Cape Cod, Fire Island, San Juan Islands… etc.)

– le projet de planification urbaine et sociale Tennessee Valley Authority

– l’électrification des campagnes

– des bourses universitaires et des crédits immobiliers pour les anciens combattants

– le crédits à taux zéro pour l’habitat social

– l’accès aux soins et un réseau d’hôpitaux publics

– l’assurance chômage

– la protection des petites et moyennes entreprises vis à vis de la grande distribution

– le financement public de la culture

– la couverture maladie

– l’aide au développement (Peace Corps)

Le problème avec la gauche d’aujourd’hui aux Etats-unis, c’est qu’elle relève plus du phénomène démographique que du mouvement organisé. Et c’est un groupe démographique plutôt aisé en plus. En conséquence, les groupes de population dont se souciait jadis le Parti Démocrate se sont retrouvés abandonnés à eux-même, ou bien ont été livrés aux néo-conservateurs qui leur promettent le royaume des cieux plutôt que de leur filer un vrai boulot ici bas.

Il fut un temps ou la gauche avait quelque chose à proposer pour « ici et maintenant » , par opposition au flou des promesses de rédemption future de la droite conservatrice .

Il y a peu, la bande qui aime se retrouver autour du blog DailyKos a tenu son assemblée générale annuelle. La presse a été d’une gentillesse remarquable avec eux, appréciant de tout évidence le fait que les « gauchistes mondains » n’ont pas l’intention de secouer le cocotier et considèrent la politique plus comme un exercice de sémiotique qu’un processus destiné à améliorer la vie des gens.

Permettez moi simplement de jouer les grincheux et de faire remarquer que les orateurs et leaders qui ont été chaleureusement applaudis lors de cette réunion sont toutes des personnalités politiques qui :

– Ont voté pour l’invasion de l’Irak

– Ont voté ou ne se sont pas opposés à la néfaste reforme de l’éducation (« No Child Left Behind »)

– Ont soutenu et renforcé les méthodes cruelles et anti-constitutionnelles utilisées dans l’inefficace « Guerre à la drogue »… qui n’était que la première étape de la toute aussi cruelle et anticonstitutionnelle « Guerre au terrorisme ».

– Ont soutenu et applaudi le couple Clinton quand celui-ci a démantelé la social-démocratie héritée de l’après-guerre et transformé le Parti Démocrate en une version « light » du Parti conservateur.

– Ont soutenu les accords de libre-échange ALENA/NAFTA, les dictats de l’OMC et autres attaques contre l’économie domestique.

– Ont toujours refusé de soutenir l’idée d’une sécurité sociale nationale.

– Sont restés incroyablement passifs (voire pire) quand Bush a entrepris de démanteler les libertés civiques garanties par la constitution. Le dernier exemple en date est le vote (avec l’aide des députés Démocrates) de la loi FISA sur l’espionnage domestique. (cf : Loi FISA : le parti Démocrate est une bande de lâches)

En bref, la gauche aux Etats-unis est la pire que nous ayons eu depuis 70 ans, ce qui explique pourquoi les grands médias tenus par les industriels sont gentils avec elle. Et les conservateurs peuvent tranquillement continuer leurs manoeuvres, souvent en se faisant aider par des votes de députés Démocrates.

S’opposer à Bush et à ses Kapos est une nécessité, mais cela ne suffit pas pour faire un projet politique. Tant que la gauche ne se décidera pas à lutter pour des causes un peu plus radicales que l’instauration d’un salaire minimum qui nous ramène à un niveau encore plus bas que celui que nous avions en 1956, tant que la gauche n’aura rien à proposer en matière de changement social, alors elle ne sera qu’un obstacle sur la route du changement. Aujourd’hui, aux Etats-unis, la gauche n’apporte pas de solutions, elle fait partie du problème.