« L’EFFICACITÉ DES CAMÉRAS EST EXAGÉRÉE »
[L’Humanité – 10/07/07]
Pour le sociologue Éric Charmes (maître de conférences en urbanisme et aménagement à l’Institut français d’urbanisme (université Paris-VIII) et membre du laboratoire CNRS théorie des mutations urbaines , le véritable enjeu de la vidéosurveillance réside dans le contrôle de ceux qui nous contrôlent.

Les caméras de surveillance menacent-elle notre liberté ?

Éric Charmes. Il y a effectivement des gens qui estiment que les caméras menacent nos libertés, et affirment que nous sommes entrés dans un monde orwellien dans lequel les moindres de nos faits et gestes sont observés. Cette menace n’est pas à négliger. En même temps, il ne faut pas dramatiser. Assez souvent, il n’y a personne derrière la caméra pour regarder ce qui se passe. De plus, il existe dans nos sociétés des forces de rappel qui nous protègent de Big Brother. Et c’est là qu’un organisme comme la CNIL, dans la mesure où l’État lui donne les moyens d’exercer correctement son contrôle, est essentiel.

Le gouvernement envisage l’installation de caméras pour lutter contre le terrorisme, citant la Grande-Bretagne comme référence. Ce système fonctionne-t-il aussi bien que cela ?

Éric Charmes. La Grande-Bretagne est en Europe le pays où la vidéosurveillance est la plus développée. La population anglaise n’est pas foncièrement contre ce système, puisque moins de 20 % des personnes sondées seulement s’y déclarent hostiles. Toutefois, le tapage médiatique fait sur l’efficacité des caméras pour tracer et arrêter les délinquants est quelque peu exagéré. La plupart des études sérieuses montrent que pour ce qui concerne les troubles de la vie quotidienne, l’efficacité des caméras est assez limitée, en particulier si l’on considère les coûts d’implantation et de fonctionnement de ces réseaux.

N’existe-t-il pas des moyens de surveillance plus appropriés ?

Éric Charmes. On peut souhaiter que d’autres moyens soient privilégiés. Autrefois, il y a encore deux ou trois générations, les passants, les voisins, les commerçants n’hésitaient pas à intervenir lors d’incidents dans l’espace public. Aujourd’hui, les gens ont de moins en moins envie de s’en mêler et préfèrent déléguer ce rôle aux professionnels de la sécurité, en particulier la police. Ce qui ne les empêche pas pour autant d’exiger des interventions rapides. Du coup, on a du mal à voir une autre solution que celle des caméras. Les militants contre la vidéo surveillance ont un slogan qui résume bien l’enjeu de cette problématique : Surveillez les surveillants. Finalement, le problème est peut-être moins celui de la mise en place des caméras que celui du contrôle de l’usage qui en est fait. Qui regarde les caméras, que deviennent les enregistrements, dans quelle mesure peut-on en faire usage, et qui peut en faire usage ? Voilà les vrais enjeux.
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