ROBERT FISK : « Les Arabes veulent se libérer des Occidentaux »
[Sid Ahmed Hammouche – El Watan, 24 juin 2007]

Vous écrivez dans votre dernier livre (lire ci-dessous ) que le Liban est une nation martyre. Pourquoi ?

L’histoire de ce pays est une tragédie. Il y a eu la guerre civile (1975-1990), les invasions syriennes, israéliennes ou encore les bombardements américains et, cet été, israéliens. Franchement, quand vous êtes un pays coincé entre la Syrie à l’est et Israël au sud, et que vous êtes très proche de l’Occident, c’est difficile d’imaginer de vivre un jour en paix.

Votre avis sur les rumeurs de guerre civile qui circulent au Liban ?

Les Libanais n’en veulent pas. Ils ont trop souffert. Je m’inquiète en revanche de la réaction des jeunes qui participent depuis 3 mois au blocage du pays. Le drame : la jeunesse n’a pas la mémoire de la guerre.

Mais il y a eu des attentats et des émeutes interconfessionnelles…

Il y a même un début de nettoyage ethnique. Des familles chiites quittent des régions sunnites. Et vice versa. Les chrétiens s’entre-déchirent aussi sans vouloir comprendre qu’ils sont les plus grands perdants de leurs luttes intestines. Mais paradoxalement, Beyrouth reste une ville ouverte. Quand j’arrive de Téhéran, c’est l’Occident. Et quand j’arrive de Genève, l’Orient.

Où est le problème alors ?

Il est avant tout économique. Le chômage est important. Reste que les Libanais ne sont pas seuls à s’inquiéter. J’étais ce matin au Liban-Sud et j’ai parlé avec les hauts responsables de la Finul (Force intérimaire des Nations unies au Liban, ndlr). Ils se demandaient aussi quel sera le futur du pays. Je vous rappelle que 29 armées étrangères sont stationnées au Liban.

Comment la communauté internationale peut-elle l’aider ?

Je serais bien incapable de le dire. En fait, il n’y a probablement pas de solution pour le Liban. Ce pays artificiel n’est pas un Etat comme les autres. Ses institutions ne sont pas adaptées à cette société multiconfessionnelle. En outre, il est gangrené par la corruption, ce cancer du monde arabe. C’est aussi une société patriarcale, une dictature où se mêlent torture et police secrète. Les Occidentaux ne veulent pas comprendre comment fonctionne cette région. Ils envoient juste leurs soldats pour la contrôler. Les Américains ont des bases en Egypte, en Irak et au Koweït. Et maintenant, même dans le Sahara algérien. De cela, personne n’ose parler. Personne ne veut se demander non plus ce que l’armée US fait dans le monde arabe.

Elle lutte contre le terrorisme, non ?

Quel mot. Je le déteste. La guerre en Irak, vue d’ici, c’est tous les jours un peu plus de haine. Chaque matin, je me demande où a eu lieu l’explosion. A Bali ? A Beyrouth ? A Londres ? A Kaboul ? La peur est partout alors que l’Occident prétend exporter sa démocratie et ses droits de l’homme. Les Arabes n’ont rien contre. Mais avant, ils veulent se libérer de notre domination.

Un Occidental est-il une cible dans cette région ?

Non, pourquoi ? Je m’y sens très bien, même si c’est risqué. Mais je me dis tous les jours que c’est impossible pour un Arabe d’avoir confiance dans la parole d’un Occidental. Après tous nos mensonges sur les armes de destruction massive avant l’invasion de l’Irak, sur le conflit entre les Palestiniens et les Israéliens. Quand je suis à New York, il m’est impossible de lire le New York Times.

Pourquoi ?

Mais à cause de leurs a priori sur les Arabes. Nous ne voyons pas le même monde. C’est comme cette formule de « choc des civilisations » que je refuse d’utiliser. Cette crise n’existe que dans notre imagination.

Comme le Liban ?

Une amie libanaise m’a demandé un jour si le Liban existe. Ma réponse : il n’existe que dans votre imagination. Peut-être sur les passeports libanais à la limite. En plus, quand je vois chaque jour la photo de l’ambassadeur américain aux côtés des dirigeants du pays du Cèdres, je me demande si c’est l’Administration Bush qui gouverne ici. Quand Jumblatt passe 30 minutes avec le président Bush à Washington et que le lendemain, les médias américains parlent de gouvernement pro-américain du Liban, ça fait des dégâts ici.

C’est justement ce que dénoncent les chiites du Hezbollah…

Pour moi, les plus dangereux ici sont les sunnites du nord. Pas le Hezbollah qui ne veut pas le pouvoir. Ce sont les sunnites qui envoient leurs enfants se faire exploser en Irak. Eux attaqueront la Finul en premier.

L’ex-Premier ministre sunnite Rafic Hariri, assassiné en 2005, était votre ami. Il doit se retourner dans sa tombe ?

C’était un grand homme pour le Liban. Peut-être trop pour un si petit pays. Avec son argent, il l’a reconstruit. Certes, il avait aussi des défauts, mais Hariri a su fédérer toutes les communautés. Son absence se fait cruellement sentir.
Robert Fisk est né le 12 juillet 1946 à Maidstone, dans le Kent, en Grande-Bretagne. Depuis les années 1970, il parcourt les pays en guerre. De la Révolution des œillets au Portugal en 1974 en passant par Belfast, le Liban, l’Iran, l’Algérie et l’invasion de l’Irak. Il a rencontré Ben Laden trois fois. Il est aujourd’hui le correspondant au Moyen-Orient du journal britannique The Independent. Il vit à Beyrouth depuis 31 ans où il est marié avec la journaliste américaine Lara Marlowe. Il est notamment l’auteur de La grande guerre pour la civilisation, l’Occident à la conquête du Moyen-Orient, 1979-2004 (Ed. La Découverte, 2005).

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