Kassenti cogne juste, comme à l’accoutumée, même s’il cogne parfois à côté. Mais le fond de son analyse est correcte. Si l’arrivée de Ramatou Yade au gouvernement est un symbole fort, le fait que ce soit un symbole justement montre encore combien est long le chemin à parcourir…

 

[Par Pierre Kassenti  -Afrikara – mercredi 20 juin 2007]

Après le nuage de Tchernobyl qui avait eu la bonne idée d’éviter soigneusement la terre de Voltaire -il lui en aurait coûté ! -, les Intellectuels organiques français, les partis politiques de gauche surtout, continuent de faire perdurer une exception française dont beaucoup ne rient plus seulement sous cape : « La France terre des Droits de l’Homme est probablement le seul pays au monde où les races -au sens social et politique- n’existent pas » s’amusait un universitaire africain américain de passage à Paris, devant l’attitude de l’élite française sur la question raciale.

En effet puisque les races n’existent pas il n’y a pas de raisons de traiter réellement des discriminations raciales, tout est social qui fini social chez les socialisants. D’ailleurs après s’être égarées sur la question des discriminations, les enquêtes d’opinion s’échinent à montrer que la discrimination touche d’abord les seniors, les jeunes, les femmes. On croit au passage comprendre que dans ces discriminés officiels … il n’y a pas de minorités visibles, ou encore que on ne saurait être noirs, senior et ou femme discriminés…

La piteuse posture anti raciale des décideurs dissimule à peine les batailles de fromages et les réflexes de préhension autour des postes et investitures diverses. Plusieurs adhérents socialistes, d’origine africaine, maghrébine, caribéens témoignent généralement hors caméra de l’extrême difficulté à faire avancer la question de la diversité chez les socialisants ; les plus hauts dirigeants ne s’épargnant pas au besoin le ridicule des alibis enfantins. Ainsi de Jean-Paul Huchon, il y a quelques années, président de la région Ile-de-France n’ayant pas trouvé mieux que d’arguer d’une panne informatique pour expliquer l’absence (la seule) d’un militant socialiste noir d’une liste électorale dans laquelle il avait été convenu que son nom figurerait.

Le mérite est d’autant plus grand pour Christiane Taubira isolée, qui affronte seule depuis 2001 les attaques les plus déloyales de son propre camp pour cause de loi criminalisant la traite négrière, d’avoir résisté aux sirènes d’une entrée au gouvernement alors que des plus estampillés socialistes, comme Bernard Kouchner avaient rué vers la mangeoire gouvernementale au premier signe de l’exécutif. Une position solitaire qui ne pourra faire des vieux os en l’état lorsque l’on voit la mission commandée d’abattage ad hominem et d’écrasement de tous les effets de libération psychologique de la loi du 10 mai 2001 sur les Afrodescendants et Africains liés par une histoire traumatique, mission menée par une escadre d’universitaires, de journalistes et de politiques déterminés.

Le tapage médiatique des Anti-repentance et de tous ceux qui entendent le terme de « question noire » comme une menace pour leurs privilèges présents ou futurs -et ils sont quelques uns y compris chez les Noirs- a déplacé progressivement la compréhension des émeutes de banlieues en 2005 et le mal-être des jeunes Noirs et Arabes. Inintégrables, issus de la polygamie et des familles culturellement pauvres, l’explication non exclusive par le racisme indéniable sous des formes multiples et variées, a perdu du terrain d’autant plus que l’élite responsable du recrutement économique, social, politique ne pouvait être empressée de reconnaître sa pratique quotidienne de la discrimination sur la base de la peau, des origines non européennes visibles ou non. L’occupation du terrain médiatique par les argumentaires négrophobes pousse désormais les Noirs visibles perçus comme tels dans l’espace politique et sociétal français, à se contorsionner pour expliquer qu’ils ou elles ne sont pas Noirs, reculant devant le terrorisme intellectuel de la république une et indivisible, trouvaille simpliste des cénacles savants du statu quo ethno-racial.

On n’est pas surpris de voir que les investitures de candidats à la députation de 2007 ne laissaient entrevoir aucune chance sérieuse de renouvellement profond de l’Assemblée y compris dans le sens de davantage de présence des minorités visibles. Une gestion d’en haut du pareil au même.

Deux figures féminines, malgré le talent que l’on pourrait leur reconnaître, servent les effets d’affichage de l’UMP et du PS, mais dont les minorités visibles tendraient à préférer la présence comme signal d’un changement potentiel à l’habituel tout monochrome. George Pau-Langevin a été élue députée à Paris, après que son investiture ait été suivie d’un psychodrame interne, une dissidence au sein du parti l’ayant opposée au premier tour à un socialiste qui vraisemblablement n’estimait pas devoir suivre l’investiture du parti pour une… L’ancienne avocate qui avait défendu les Black Panthers dans ses années de barreau, militante anti-raciste, proche du maire de Paris arrache la 21è circonscription. Elle représente la seule véritable entrée d’une candidate porteuse de diversité ethnique à l’Assemblée dont on a du mal à observer sa physionomie nationale. Pourtant les partis connaissent très bien leur cartographie électorale et auraient pu, s’ils avaient voulu, donner une impulsion en mettant des candidats Non-Blancs dans des circonscriptions « gagnables ». Ils ne l’ont pas souhaité, dont acte.

Rama Yade, jeune UMP née au Sénégal d’une famille … de gauche, diplômée de Sciences Politiques Paris entre au gouvernement comme Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et aux droits de l’homme (blanc ?). Elle aura pour ministre de tutelle et donc supérieur hiérarchique le très transhumant Bernard Kouchner qui avait signé en 2005 l’appel communautariste (porté devant la justice) de deux organisations juives contre de prétendues « ratonnades anti-blancs ». Le même Kouchner qui se demandait en regardant un match de football de l’équipe de France où était les Blancs ( ?). Une cohabitation qui s’annonce assez passionnante, d’autant plus qu’il est notoire que le portefeuille de l’ancien jeune communiste désormais fier de figurer dans un gouvernement de droite, échoit réellement au président de la république pour cause de domaine réservé.

Si Rama Yade a toujours milité pour l’Affirmative action rejetée comme la peste par la gauche monochrome et promue par Nicolas Sarkozy, il lui sera difficile d’investir en myopie active en feignant de ne pas voir les autres aspects plus profonds, stigmatisant les Noirs singulièrement, quel que soient leurs statuts et conformité à la légalité française. Aux droits de l’homme dont Jules Ferry disait qu’ils n’avaient pas été écrits pour les Noirs, elle aura des travaux herculéens à réaliser. Ne serait-ce que l’épineux dossier des bavures policières ciblant les « jeunes issus de l’immigration » que plusieurs ONG ont documenté depuis des décennies, les conditions de rétention en zone d’attente dans les aéroports, les conditions inhumaines d’expulsion des étrangers souvent noirs, les agressions racistes négrophobes occultées par les médias, les relégations dans des postes de subalternes sociétaux, les crimes de viols et autres affaires de mœurs impliquant les soldats français en Afrique etc. …

Enfin cette vitrine de la volonté de « diversifier » et de « rajeunir » l’appareil de décision visible de la France devrait veiller à ne pas servir à « divertir ». On peut déjà noter que les médias et politiques insistent sur une plastique au dessin soigné de rama Yade, bien peu sur la formation à Sciences Po, sur le passage de concours administratifs qui l’ont conduit dans la haute fonction publique au Sénat. Lapsus révélateur ?

De George Pau-Langevin à Rama Yade, l’effet d’affichage semble parfait pour maintenir les choses en l’état car à bien y regarder des Noirs dans les gouvernements et dans l’élite française il y en a toujours eu. A la portion congrue, et cela n’a jamais été pour faire avancer la cause de la diversité, nouvelle expression en vogue. La disparition d’un discours admettant la réelle altérité, en assumant de verbaliser les différences d’apparence, d’histoire, Noirs, Arabes, Blancs, Jaunes, prépare un enterrement de luxe avec paillettes pour l’espoir d’une cité ouverte à l’ensemble de ses citoyens enfin de fait égaux. Ceci tant qu’une masse critique de Noirs, d’Arabes, de Non-Blancs, de Différents ne tire pas les leçons unitaires d’une action citoyenne commune pour aider les conservatismes racistes à entrer dans le passé.

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