[Le Point – 15/05/2011]

Le journaliste Michel Taubmann a enquêté sur le patron du FMI.

Des extraits exclusifs du « Roman vrai de Dominique Strauss-Kahn » (Editions du Moment, 310 pages, 19,95 euros) :

STRAUSS ET KAHN

Le père de Dominique Strauss-Kahn, Gilbert, était à moitié juif. Mais il ne s’appelait pas Strauss-Kahn à sa naissance. Une grande partie de sa vie, on le connut simplement sous le nom de Gilbert Strauss. En fait, il avait deux pères. L’un, naturel, s’appelait Strauss, et l’autre, adoptif, Kahn. Ils aimèrent la même femme et en eurent chacun un enfant. Cette histoire peu ordinaire mérite quelques explications. Le père naturel de Gilbert Strauss, Gaston, était né en 1875 à Bischwiller dans une de ces familles juives installées depuis plusieurs siècles en Alsace. Ce juif non pratiquant avait épousé une catholique lorraine de Lunéville, Yvonne Stengel, de dix-sept ans sa cadette, vendeuse dans le magasin de sa propre soeur aînée en Alsace. Il l’emmena à Paris, où il monta un négoce d’éponges. Son commerce était prospère, le couple était heureux. Gaston Strauss est âgé de 39 ans en 1914, lorsqu’il part au front. Après son retour définitif, son épouse Yvonne accouche le 11 décembre 1918 d’un petit Gilbert, qui sera le père de Dominique Strauss-Kahn.

Au milieu des années 20, les Strauss accueillent chez eux, dans le 20e arrondissement de Paris, un jeune cousin de Gaston qui vient également d’Alsace, il s’appelle Marius Kahn. Ses parents voudraient faire de lui un rabbin. Marius ne rêve que d’une chose : quitter son milieu d’origine pour partir à la conquête d’un monde plein de promesses en ce lendemain de guerre mondiale. C’est ainsi qu’il s’installe à Paris où, tout en étudiant le droit, il travaille comme acheteur pour la SPC (Société parisienne de confection), fournisseur des Galeries Lafayette. Dans la capitale, il découvre la modernité, le socialisme et… sa cousine Yvonne, l’épouse de Gaston Strauss, qui l’héberge. Marius est un tout jeune homme d’une vingtaine d’années et Yvonne en a près de 35.  Son mari Gaston, victime des gaz allemands pendant la Grande Guerre, est un quinquagénaire prématurément vieilli, aussi Marius s’impose- t-il peu à peu comme l’homme de la maison. Le « vieux » Strauss ne pouvant plus voyager, le jeune Kahn emmène Yvonne visiter l’Espagne pendant six mois, avec, semble-t-il, l’assentiment du mari.

Gaston Strauss a vraiment l’esprit large et beaucoup de générosité. Sentant sa fin proche, il laisse sa famille se recomposer sous ses yeux. Yvonne et lui ont donc un fils, Gilbert, né en 1918, le futur père de Dominique Strauss-Kahn. Du vivant de Gaston, en 1931, Yvonne et Marius ont eu une fille, Elise, surnommée Lisette dans la famille. Gaston étant mort en 1934, Marius épouse Yvonne l’année suivante. A la fin de la décennie 40, il adoptera Gilbert, le fils de Gaston, et aussi… Elise Strauss, sa propre fille naturelle, que le défunt avait reconnue pour qu’elle naisse d’une union légitime. Quant au père de DSK, il devient pour l’état civil Gilbert Strauss-Kahn. « Mon père, se rappelle Dominique Strauss-Kahn, ne rejetait pas Marius. Au contraire, ils étaient très proches. Ils ont même été associés professionnellement. Mais il n’arrivait pas à le considérer comme un père. N’ayant que quatorze ans de différence avec lui, mon père considérait Marius comme un grand frère. Moi, en revanche, j’ai toujours vu en lui mon grand-père. Si, dans ma jeunesse, je me faisais appeler Strauss, comme mon père, à partir des années 70, j’ai voulu me faire appeler Strauss-Kahn, conformément à mon état civil. C’était une manière de montrer mon attachement à mon grand-père et aussi d’affirmer mon identité juive qui avait été réveillée par la guerre des Six- Jours en 1967, puis celle du Kippour en 1973. »

GILBERT ET JACQUELINE

Mai 1943. Jacqueline Fellus, à 24 ans, est une très belle jeune fille, brune, le teint mat, le type méditerranéen. Les Américains viennent de chasser les Allemands de Tunisie. Elle peut penser à son avenir. Elle a étudié le droit pendant deux ans et l’histoiregéographie pendant un an. C’est énorme pour une jeune Tunisienne à cette époque. Elle n’a cependant aucun diplôme. Juste une vocation : l’écriture Dans la capitale française, elle va devenir une vraie journaliste. Par une relation de son père, elle est embauchée à Gavroche, hebdomadaire socialiste sis sur les Grands Boulevards, dans l’immeuble mitoyen de celui du Populaire, le quotidien de la SFIO. Jacqueline habite juste à côté, avec ses frères, dans un magnifique appartement en location doté d’une terrasse, au 236, boulevard Raspail, où ils reçoivent souvent leurs amis. L’appartement appartient à des architectes partis pour un long séjour en Tunisie. Au bout de quelques mois, cependant, les propriétaires rentrés à Paris exigent de récupérer leur logement du jour au lendemain. Jacqueline refuse. Pour défendre ses droits, elle consulte le conseiller juridique du Parti socialiste dont le bureau est situé dans les locaux du Populaire, à quelques mètres du sien. Il s’appelle Gilbert Strauss. « J’ai gardé l’appartement, écrira Jacqueline, et trouvé un mari. » Le coup de foudre est réciproque. Malgré la Méditerranée qui les a séparés, tous deux sont issus de milieux proches, ouverts sur le monde, socialistes, et laïques. Les parents de Dominique Strauss-Kahn se marient le 24 juillet 1946 à la mairie du 14e arrondissement de Paris. Jacqueline accouche avec quelques jours d’avance le lundi 25 avril 1949. Mais Gilbert rêve de grands espaces, d’aventure, de soleil et aussi de prendre un peu de champ par rapport à son père. (…) Gilbert apprend qu’Agadir possède un seul avocat. Il y a là un vide à combler, un avenir à construire. Jacqueline est réservée mais se laisse convaincre.

En novembre 1951, tous deux embarquent à Marseille pour Casablanca, accompagnés du petit Dominique âgé de 2 ans et demi et d’une jeune fille au pair allemande. Gilbert Strauss veut que ses enfants parlent la langue de Goethe comme lui, leur grand-père Marius Kahn et leurs ancêtres alsaciens. Ces jeunes filles ayant leur vie en Allemagne, tous les deux ans arrivera par bateau une nouvelle « Mademoiselle ».

Il y a toujours du monde à la table des Strauss. Des gens de milieux très divers, aussi bien des Arabes que des Européens de passage. « Quand nos amis, écrit Jacqueline Strauss-Kahn, recevaient la visite de métropolitains qui leur posaient la question classique :  » Qu’est-ce qu’on fait tous les soirs à Agadir ? » ils répondaient :  » On dîne chez les Strauss. » » Le midi, en général, ils se retrouvent avec des amis au club nautique, juste en bas de la maison. Domi arrive de l’école, la Mademoiselle descend les petits. Le temps d’une baignade suivie d’un repas léger, Gilbert et Jacqueline remontent chez eux avec la Mademoiselle et les deux petits alors que Domi retourne à l’école. Il n’a pas 10 ans et adore la compagnie des Mademoiselles qui se succèdent tous les deux ans au domicile familial. Grâce à elles et à son grand-père, Marius Kahn, avec qui il parlait allemand, Dominique Strauss- Kahn maîtrisera parfaitement la langue de Goethe, au même titre que l’anglais, alors qu’il est moins à l’aise avec l’espagnol. Dominique aime manier les mots, il aime lire, il s’intéresse à tout. Il a de bons résultats à l’école sans se tuer à la tâche. La nature l’a doté d’une mémoire phénoménale qui lui permet d’ingurgiter ses leçons plus vite que les autres.

BONHEUR BRISÉ

Le bonheur marocain de la famille Strauss est brisé net par la tragédie sans précédent qui frappe Agadir, le tremblement de terre du 29 février 1960. Vivant dans la ville moderne, comme la majorité des Européens, les Strauss sont épargnés par la catastrophe. Dominique Strauss-Kahn en garde un souvenir intact : « L’immeuble a tenu, mais l’appartement était sens dessus dessous, j’étais à moitié réveillé, ma mère est venue nous chercher ma soeur, mon frère et moi. » A la fin de l’année scolaire, les Strauss décident de quitter le Maroc. « Mon père avait tout perdu dans le tremblement de terre. Les trois quarts de sa clientèle étaient morts, sinistrés ou avaient quitté la ville. L’argent de ses clients marocains était entièrement déposé dans un coffre qui avait disparu. Il n’avait plus aucun avenir à Agadir. » Dominique Strauss-Kahn gardera la nostalgie des discussions interminables, entrecoupées de rires, pendant les longues soirées d’été autour de la table familiale.

Paradoxe apparent de Dominique Strauss-Kahn : il concilie un attachement profond à l’Etat d’Israël et une sympathie sincère pour le monde musulman. Dans les années 2000, tout comme Anne Sinclair, il a pris des cours d’arabe, une langue dont il n’avait gardé que quelques notions apprises dans son enfance. « Il a dû arrêter les cours, faute de temps, dit Anne Sinclair. Moi, j’ai continué. Dominique peut suivre une conversation. Mais je me débrouille beaucoup mieux que lui à l’écrit. » Ainsi ce couple politico-médiatique, dénoncé parfois comme « ultrasioniste », s’intéresse et connaît vraiment le monde et la culture arabo-musulmans.

PREMIER AMOUR

Hélène Dumas n’a rien oublié : « Je me rappelle Dominique sur la plage de Menton où nous avions passé le BEPC, dit-elle. C’était en juin 1963. Je participais comme lui à un piquenique avec les autres élèves du lycée Albert-Ier. Il était très bronzé. J’avais 16 ans, lui 14. Dominique est tombé fou amoureux de moi. » Décrivant leur lien fusionnel, Dominique expliqua ainsi à sa mère : « Tu comprends, c’est la jeune fille avec qui je peux à la fois parler philo et danser le rock. » Domi ouvre à Hélène les portes d’une famille atypique. Hélène assiste à des discussions passionnées sur la politique, mais aussi sur les problèmes de société ou la philosophie. Jacqueline et Gilbert Strauss, farouchement laïques et francs-maçons, restent cependant attachés aux traditions juives. Le couple a voulu que ses enfants soient juifs. Dominique a été circoncis peu après sa naissance. Et, à 13 ans, il fait sa barmitsva. « Ce fut un peu compliqué, expliquet- il. On a organisé une cérémonie très sobre à la maison mais sans vraiment respecter les règles. Je n’avais pas suivi les cours du Talmud- Torah qui servent à préparer la bar-mitsva. Je ne connaissais donc pas l’hébreu. En réalité, cette cérémonie a minima résultait d’un compromis entre mes parents. Curieusement, mon père y était plus favorable, ce qui est paradoxal car ma mère avait vécu en Tunisie dans un milieu plus religieux.

Le judaïsme, pour Gilbert Strauss, se réduit principalement à une sorte de gymnastique intellectuelle appelée « pilpoul ». » Ce mot étrange, inconnu de la plupart des Français, fait briller les yeux de tous ceux qui ont fréquenté la famille Strauss dans les années 60. Le pilpoul, qui signifie « raisonnement aiguisé », était à l’origine une méthode d’étude du Talmud, inventée au XVIe siècle par les juifs de Pologne. Le maître demandait à l’élève de défendre successivement et avec autant de ferveur deux thèses contradictoires. La famille Strauss pratiquait une version laïque du pilpoul. Hélène Dumas, comme tous les amis de Dominique, en était fascinée : « Les repas, se souvient-elle, tournaient parfois à la partie de ping-pong intellectuelle entre Dominique et son père. Gilbert n’avait pas toujours le dernier mot. » A la table des Strauss, les enfants, très jeunes, avaient droit à la parole. C’était même un devoir. « Mes parents, détaille Dominique Strauss- Kahn, étaient aussi adeptes de la maïeutique, une technique venue de la Grèce antique qui consiste à aider une personne à se remémorer un savoir caché dans l’inconscient. Même tout petits, pendant les repas, ils nous questionnaient sur telle ou telle connaissance qu’on avait apparemment oubliée. » Grâce à la maïeutique et au pilpoul, Dominique Strauss- Kahn a entretenu une incroyable mémoire et développé la capacité d’intégrer le point de vue de l’autre. Il a hérité de son éducation une grande liberté de ton et de comportement. Les Strauss étaient une famille hors norme, d’esprit soixante-huitard bien avant Mai 68.

LYCÉEN ET MARIÉ

En 1967, Dominique échoue au concours d’entrée à HEC. Dominique traverse une année difficile. Il lui manque le soleil et, surtout, il lui manque Hélène. « Il était hors de question pour elle que je vive en concubinage. » Les parents Strauss ne s’opposent pas au mariage.

LA POLITIQUE

L’amitié entre Lionel et Dominique ne se démentira pas pendant vingt-cinq ans. Strauss-Kahn se conduira en lieutenant fidèle de Jospin, qui sera son témoin de mariage avec Anne Sinclair en 1991. « Lionel et moi, nous avons connu pendant longtemps une grande proximité, des liens très forts qui demeurent, confie Dominique Strauss-Kahn. Je lui garde beaucoup de respect et d’affection. » Ces liens avec l’ancien Premier ministre sont aujourd’hui distendus : « Nous avons toujours su que nous n’étions pas identiques. Lionel porte toujours un regard moralisateur sur les autres. Il m’a fait le reproche, quand j’étais à Bercy, d’inviter des patrons à ma table. C’est un reste de vieux préjugé marxiste qui l’amène à considérer les patrons comme des ennemis. Là-dessus, nous n’avons jamais été d’accord. Et on se le disait franchement. D’une certaine manière, il me laissait faire des choses qu’il n’aurait pas faites mais qui étaient utiles au gouvernement. Sur ma vie personnelle aussi il portait un jugement sévère. Il me trouvait léger, pas assez vertueux. C’est une banalité de le dire, mais Lionel est un « protestant aggravé ». Pour l’apprécier, il faut bien le connaître. Quand il se lâche, on peut se marrer. Avec le recul, cependant, je réalise que dans notre relation, malgré l’amitié et une vraie confiance en de nombreux domaines, il existait une partie de ma personnalité que je ne pouvais pas développer devant lui et des sujets dont on ne pouvait pas discuter. » A la fin de l’année 1984, DSK prend du galon : il remplace Henri Guillaume comme commissaire général adjoint au Plan. Il change de fréquentations et noue des liens amicaux dans le monde des affaires, notamment avec Claude Bébéar, Michel Pébereau, Louis Schweitzer et Yvette Chassagne, la présidente de l’UAP. Cette dernière lui propose même le poste de directeur financier de cette grande société d’assurances. DSK décline poliment mais il est flatté. Lui qui depuis son enfance a toujours aimé être aimé goûte sans déplaisir les délices de la réussite. Dans la famille, on peine un peu à reconnaître Domi en DSK. Il s’est rasé la barbe, a définitivement remplacé ses grosses lunettes en écaille par des lentilles et porte désormais des costumes de couturiers à la mode. Derrière ce changement de look il y a une femme, rencontrée à Deauville en 1983 : Brigitte Guillemette. La trentaine comme Dominique, belle et élégante, cette fille de militaire dirige une grande société de communication. Après vingt ans de relation fusionnelle, Dominique quitte Hélène. C’est un déchirement pour elle, pour lui et pour leurs amis de jeunesse qui ne les imaginaient pas l’un sans l’autre. Beaucoup choisissent Hélène. Brigitte les tient à distance avec, disentils, une forme de condescendance. Dominique, de toute façon, leur échappe. Il n’est plus dans leur monde. Au début, certains croient à la crise d’adolescence tardive d’un trentenaire mûri trop tôt. Mais l’évidence s’impose. Dominique divorce d’Hélène. Il épouse Brigitte, qui lui a donné une fille, Camille, en 1985. Adieu Domi, place à DSK, qui connaît la consécration lorsque Le Monde, en 1985, fait de lui pour la première fois le sujet central d’un article intitulé « Le monde selon Strauss-Kahn ». Dominique Strauss-Kahn peut compter sur les conseils avisés d’une professionnelle de l’audiovisuel. Elle est entrée dans sa vie en 1989. Elle n’en sortira plus. Au début, mariés tous les deux, ils gardent leur liaison très discrète. « François Mitterrand, raconte en souriant Jack Lang, adorait les potins. Au cours d’un dîner, il me dit : « Jack, savez-vous pour Anne ? » C’est ainsi que j’appris l’idylle entre Anne Sinclair et Dominique Strauss-Kahn. » Le jeune ministre est très amoureux. Il téléphone à Anne Sinclair plusieurs fois par jour pour des conversations qu’ils peinent l’un et l’autre à interrompre. Il va bientôt épouser la femme dont rêvent une majorité de Français.

SOUS LE BUSTE DE MARIANNE

La vedette de télévision et le ministre de l’Industrie se sont mariés le mardi 26 novembre 1991 à la mairie du 16e arrondissement de Paris dans une intimité confinant à la clandestinité. Pour éviter toute indiscrétion, ils ont demandé une dispense de publication des bans au procureur de la République. Aucun journaliste n’a été prévenu, aucun cliché ne sera publié. Et les photos prises par la photographe Micheline Pelletier, une amie d’Anne, collaboratrice entre autres de Paris Match, ne seront données qu’aux mariés. La cérémonie se déroulant à l’heure du déjeuner, elle ne dure que le temps nécessaire, en présence d’une vingtaine d’invités : la famille des mariés, dont leurs six enfants, et quelques amis, parmi lesquels le Prix Nobel de la paix Elie Wiesel. DSK a choisi comme témoins son père Gilbert et son ami Lionel Jospin, alors ministre de l’Education nationale. Ceux d’Anne Sinclair sont deux amies très proches, la philosophe Elisabeth Badinter et la productrice Rachel Assouline, épouse du journaliste Jean-François Kahn. Ce mariage possède une caractéristique rarissime : il se déroule en présence du buste de la mariée qui vient d’être choisie par les maires de France pour incarner Marianne en cette année 1991.

AVEC LA BÉNÉDICTION DU RABBIN

« Dominique ne s’était jamais posé la question d’un mariage religieux, explique Anne Sinclair, ses deux premières femmes n’étant pas juives. Il a accepté pour me faire plaisir. » L’événement surprend un peu la famille Strauss-Kahn, où la religion est depuis longtemps reléguée au rayon des antiquités. Anne Sinclair, sans être une pratiquante régulière, est attachée aux traditions. Dominique Strauss-Kahn apprécie ce retour aux sources, qu’il a commencé avant sa rencontre avec Anne en jeûnant chaque année à l’occasion de Kippour, la principale fête juive. Le remariage donne lieu à des négociations qu’Anne Sinclair mène avec fermeté : « Le rabbin de Sarcelles, un orthodoxe, dit-elle, voulait bien pardonner à Dominique ses deux premiers mariages avec des non-juives. Mais il était réticent devant la perspective de voir un Cohen épouser une divorcée. » Le patronyme « Kahn » rattache DSK à la lignée des Cohen, les prêtres hébreux soumis à plus de devoirs que les juifs ordinaires. La cérémonie religieuse se déroule au domicile du couple, dans le 16e arrondissement, juste après le mariage civil, en présence de la famille, finalement ravie et émue. Pourquoi les mariés ont-ils fait appel au rabbin orthodoxe de Sarcelles alors qu’ils auraient pu solliciter un de ses collègues libéraux ? Peut-être un signe de la volonté durable d’implantation du ministre de l’Industrie dans la commune du Val-d’Oise.

LA RUPTURE DES PRIMAIRES

A l’été 2005, Dominique Strauss-Kahn commence à songer sérieusement aux primaires internes au PS prévues pour l’année suivante. Dans les tout derniers jours d’août, profitant de l’université estivale de La Rochelle, il se rend chez son ami Jospin sur l’île de Ré : « Nous étions tous les trois, Lionel, Sylviane et moi, autour d’une table dans la courette à l’extérieur de leur maison. Je lui ai dit :  » Si tu veux te présenter à la présidentielle, dis-le-moi maintenant afin que je m’organise. Si, pour l’instant, tu ne veux pas que cela se sache, tu peux me faire confiance, je sais garder un secret. Si tu es candidat, je suis ton homme et je te soutiendrai totalement. Mais tu dois au moins me donner un indice. » » Jospin aurait alors répondu : « Je ne me suis pas posé la question. » Dominique Strauss-Kahn : « Il a mal pris ma visite et m’a reproché d' »être venu lui tâter le pouls ». C’était un peu dommage car j’avais juste voulu être honnête avec lui. » L’ancien ministre de l’Economie rentre de l’île de Ré avec le sentiment que Jospin ne sera pas candidat. « Je le connais bien, il déteste l’improvisation. S’il avait choisi d’être candidat, il devait se mettre progressivement dans le circuit et au moins commencer à prévenir ses amis. Si j’avais eu le sentiment qu’il voulait y aller, je n’aurais jamais été candidat contre lui. Et même s’il m’avait dit : « Je ne sais pas encore », j’aurais attendu jusqu’en avril-mai 2006. » Début septembre 2006, à quelques semaines de la date officielle de dépôt des candidatures, il rend visite à Lionel Jospin dans son appartement parisien de la rue du Regard. Les deux hommes ne se sont pas vus depuis un an : « Je lui annonce mon intention d’être candidat à la primaire. Il me dit alors : « Je pourrais l’être, moi aussi. » Je lui réponds : « Lionel, ton temps est passé. Il fallait le décider il y a un an. Une équipe s’est mobilisée sur mon nom, des gens travaillent pour moi. Je crois en mes chances. Il n’est pas question que je me retire en ta faveur. » Notre échange est glacial. C’est très dur pour moi. Car je tiens beaucoup à notre amitié. Mais je devais lui parler en face. » Interviewé à son sujet par France 2 lors d’un voyage en Bretagne, Dominique Strauss- Kahn répond par une formule cruelle : « Je trouve sa candidature inutile. » Le 28 septembre au matin, au micro de RTL, Jospin jette officiellement l’éponge. Mais il se garde bien de la moindre déclaration en faveur de son ancien ministre des Finances. Leur amitié de vingt-cinq ans s’est fracassée sur le mur des primaires. Anne Sinclair a croisé une fois Lionel Jospin lors d’une cérémonie de remise de la Légion d’honneur à une amie commune. Ils se sont froidement serré la main. Quelques mois après l’élection présidentielle de 2007, l’ancien Premier ministre a publié un livre, « L’impasse », qui met hors d’elle Anne Sinclair. Il y décrit en termes très sévères l’action et la personne de Ségolène Royal. Anne Sinclair envoie aussitôt à l’ancien ami une lettre pleine de dépit qui se résume ainsi : « Si tu pensais que Ségolène Royal représentait un grand danger pour la gauche, tu aurais dû soutenir Dominique, voire Fabius. Mais tu n’as pas prononcé un seul mot en sa faveur. Cela m’a blessée, choquée. Dominique était ton ami, ton fils spirituel, ton frère. Dès lors que tu ne pouvais pas être candidat, tu préférais au fond ta pire adversaire à ton frère. » Dominique Strauss-Kahn, lui, ne fait aucun reproche à Lionel Jospin. Reste pourtant une blessure intime que DSK garde pour lui. Lors du décès de sa mère, le 14 novembre 2006, l’avant-veille des primaires, il a reçu de nombreux messages d’amitié, y compris de ses adversaires, Fabius et Royal. Aucun signe n’est venu de Lionel Jospin.

« Le roman vrai de Dominique Strauss-Kahn », de Michel Taubmann (Editions du Moment, 310 pages, 19,95 euros).

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